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— Que voulez-vous qu’en conclue le public ? Que tous les fonctionnaires de police sont des brutes et des tortionnaires. Vous avez attenté à l’honneur de la police.

Lemarchand avait surpris la rage qui avait traversé le regard de Schneider. Celui-ci s’était d’abord contenté de ricaner. Le photographe s’était arrangé pour lui faire une sale gueule, c’était un fait, mais pour le reste… Schneider avait subitement cessé de ricaner pour déclarer d’une voix enrouée de colère :

— M’emmerdez pas avec l’« honneur de la police », Klaus. La police l’a montré clairement, son honneur, dès juin 1940, lorsque les gardiens de la paix aux carrefours se sont mis à saluer servilement les militaires des troupes d’occupation allemandes.

Klaus avait encaissé durement et coupé le Nagra.

— Vous jouez à quoi, Schneider ?

— À la même chose que vous. Déstabilisation. Me prenez pas pour un faisan du jour. Vous avez éteint le magnétophone, mais votre chaouche, à côté, continue à prendre ses notes.

Klaus s’accouda et fixa Schneider. Il avait toujours l’air d’un hibou furieux, mais s’efforçait de changer de figure et de registre. Il eut une sorte de sourire. Ce qui pouvait passer pour un sourire dans sa blême et longue face sévère. Il remarqua :

— On m’avait prévenu que vous n’étiez pas quelqu’un de très maniable.

Schneider avait gardé le silence, tout en allumant une cigarette à la précédente. Klaus avait parcouru le dossier placé devant lui et remarqué :

— Vous avez un brillant passé militaire. Vous avez servi dans une unité parachutiste de 1958 à 1960. Vous avez alors fini avec le grade de lieutenant. Blessé au feu, Légion d’honneur. Vous avez à l’heure actuelle le grade de commandant dans le cadre de la réserve.

Klaus connaissait son métier : il commençait loin et en oblique. Il se comportait comme l’oiseau de proie qui cercle large et prend les ascendants, jusqu’au moment où il devient presque invisible aux yeux de sa proie, jusqu’au moment où celle-ci finit par oublier jusqu’à son ombre, mais un aigle voit à plus de trois kilomètres un objet de la taille d’un lapin. Lorsque l’oiseau se laisse tomber sur sa proie, les serres en avant, il est trop tard, il l’enveloppe de ses ailes et lui brise les reins.

Schneider lui-même avait utilisé la même méthode durant des dizaines d’auditions, au détriment de dizaines de suspects. Il coupa court :

— Ces considérations n’ont aucune place dans l’interrogatoire en cours.

— Votre père a disparu début 1954 au cours d’un vol de guerre au-dessus de l’Indochine. Il avait fait partie des premiers aviateurs français à rejoindre de Gaulle à Londres, dès juillet 1940.

— Ces considérations n’ont aucune place dans l’interrogatoire en cours.

— Vous avez quitté l’armée avec le grade de lieutenant. Compte tenu de vos états de service, vous auriez dû partir avec le grade de capitaine. Comment l’expliquez-vous ?

— Ces considérations n’ont aucune place dans l’interrogatoire en cours. J’exige qu’elles soient retirées du procès-verbal.

— Vous n’avez rien à exiger, dit Klaus d’un ton brutal.

Tactiquement, il avait perdu une manche et il le savait. Encore une fois, il changea d’axe.

— Vous êtes là pour répondre à nos questions. Seulement répondre, si possible en vous abstenant de tout comportement agressif ou seulement inconvenant.

Schneider en conclut que Hibou furieux avait dû être élevé chez les frères jésuites, sans doute du côté de Dole. Il inclina le buste, les mains croisées sur la nuque et les jambes étendues. Le magnétophone s’était remis à tourner. En se balançant sur les pattes arrière de la chaise, il remarqua avec une sorte de flegme trompeur :

— Je n’ai pas entendu jusqu’à présent une seule question concernant directement ou indirectement les faits ayant motivé votre présence ici.

Il savait que Klaus n’avait pas d’autre choix que de battre en retraite. Il entendait l’acculer aux faits, seulement aux faits. Klaus laissa tomber avec morgue :

— Vous avez fait parvenir au parquet un document dénonçant des violences supposées à l’encontre d’un détenu…

— La question, coupa Schneider.

— Reconnaissez-vous avoir fait parvenir un tel document au parquet ?

— Non, déclara Schneider.

Klaus brandit un document :

— Niez-vous avoir transmis ceci au parquet ?

— Non, déclara de nouveau Schneider.

— Alors ? fit Klaus.

Il semblait persuadé d’avoir enfin marqué un point. Schneider cessa brusquement d’affecter une attitude de vacancier. Comme de son propre poids, la chaise retomba sur ses quatre pattes et Schneider écrasa sa cigarette dans le cendrier posé à ses pieds. Ce qui avait pu sembler être de l’indolence sur ses traits se mua en une véritable férocité à peine contrôlée. Il dit à Lemarchand, avec une ironie teintée de mépris :

— Prenez note, greffier, je vous prie. En évitant autant que possible les fautes d’orthographe ou de grammaire.

Il se pencha en direction du micro et articula lentement et distinctement :

— Je n’ai pas transmis au parquet un document dénonçant des violences supposées. J’ai transmis, à la demande du procureur de la République Edmond Gauthier, un procès-verbal détaillé relatant les exactions que j’ai constatées dans les locaux du commissaire Stern. Ces violences étaient commises à l’endroit d’un détenu placé sous ma responsabilité dans le cadre d’une enquête de flagrance. Conformément à ma mission d’officier de police judiciaire, j’ai ordonné qu’il y soit immédiatement mis fin. De même, j’ai avisé aussitôt le parquet. Je suppose que tout cela figure dans le procès-verbal que vous semblez avoir en votre possession. Je n’ai rien à y ajouter ou à en retrancher.

Il se leva.

— Je n’ai rien d’autre à vous déclarer.

Il se dirigea vers la porte, en s’efforçant de dissiper la rage qui l’avait envahi peu à peu. Il n’était pas peu fier : il avait résisté jusqu’au bout au désir sauvage de leur retourner la table sur la gueule, pour commencer. Dans son dos, il entendit Klaus prévenir :

— Attendez-vous, monsieur le principal, à ce que cet entretien ne demeure pas sans suite administrative ou judiciaire.

Le groupe criminel était réuni dans le bureau de son chef où Schneider donnait ses instructions, de manière méthodique et posée. Dernier domicile connu de Bugsy, identification et liste de ses contacts, amis aussi bien qu’ennemis, sources d’approvisionnement et clientèle. Dumont avait ses entrées à la Sécurité sociale, Schneider lui avait donc assigné la mission de s’y renseigner discrètement. Il fallait contacter de façon systématique toutes les administrations de l’État, jusqu’aux impôts qui constituaient une citadelle à part.

Schneider avait vu Bugsy à poil sur la table d’autopsie. À poil et en pièces détachées. Il le voulait maintenant à poil en entier, comme lorsqu’il était vivant. Bugsy ne constituait sans doute pas une grosse perte pour l’humanité, mais, pour peu vraisemblable que cela paraisse, il ne fallait pas exclure la possibilité qu’il y eût quelque part quelqu’un qui pleurât sa disparition. Et, de fil en aiguille, ce quelqu’un pouvait amener la découverte de ceux qui l’avaient expédié dans le canal après lui avoir fracassé le crâne à l’aide de pierres de ballast.

Aux yeux de Schneider, Bugsy, malgré sa peau blême et ses membres contrefaits, était un être humain comme les autres. Terrier avait confié machinalement, en marge de l’autopsie en examinant une radio :