Ils fumaient. Cheroquee avait apporté un sac de mandarines. De temps en temps, elle collait une tranche dans le bec de son mec. La plupart du temps, elle les engloutissait elle-même sans autre forme de procès. Schneider avait passé le bras autour des épaules de la jeune femme. Ses doigts jouaient avec ses cheveux, et parfois la pointe d’un sein. Cheroquee tressaillait sous la caresse. Elle appelait ça mettre le feu à la paille. Elle se sentait délicieusement lasse et en même temps très inflammable. Elle avait ramassé le journal par terre. Elle avait jubilé :
— Quand j’ai dit à mes copines que c’était mon mec sur la photo, elles n’en revenaient pas. Elles n’arrivent pas à croire que j’aie accroché un lot comme vous.
Elle avait remué la poitrine, en se considérant aussi avec un air d’orgueil.
— Même grâce à ça, elles ont du mal à le croire.
Schneider s’était contenté de lui retirer le journal des doigts et l’avait expédié au pied du lit.
— Ne le prenez pas mal, mais j’ai toujours eu des difficultés avec la presse.
— Je sais, sourit la jeune femme en lui mordillant le bout des doigts.
— Vous savez ?
— J’en sais plus que vous ne croyez. Mon père a dix ans de plus que vous. J’étais une gosse tardive. D’après lui, une divine surprise.
Schneider ne pouvait lui donner tort, même s’il craignait à chaque instant que cela ne les menât à rien. Il était plus vieux que l’impôt et elle avait toute la vie devant elle. Il savait bien que la pendule avait commencé à tourner en sa défaveur, pourtant il jouissait de la chaleur de son corps contre le sien, de sa ferveur animale lorsqu’ils faisaient l’amour, de sa manière de s’endormir brusquement comme si elle tombait soudain dans un trou sans fond. Elle ajouta :
— C’est aussi un féru d’histoire contemporaine. Complètement autodidacte. Vous vous demandez comment il se fait que je connaisse Lester Young et Duke Ellington ? Ils ont bercé ma jeunesse.
— À jamais enfouie dans les ténèbres de l’oubli, rit Schneider.
Car il était capable de rire, franchement, sans réserve. Elle se tenait lovée contre lui, la bouche sur sa peau. Elle le caressait des lèvres. Elle le trouvait encore plus attirant nu qu’habillé. Il avait conservé un corps svelte et musclé, presque un corps d’adolescent. Elle dit, d’un ton paresseux, une main sur la cuisse de Schneider :
— Vous aviez promis de me parler de Tristram et Isolde.
— Je ne vous avais rien promis du tout.
— Parlez-moi d’eux.
Il avait souri et croisé les mains sous la nuque. Il s’était longuement étiré en réfléchissant. La main de la jeune femme remontait, lentement, inexorablement, en direction de sa cible principale. Cheroquee était capable d’une vraie roublardise en matière sexuelle. Il tenta de stopper la progression, et n’y parvenant pas, il se résigna :
— Je vais essayer. Vous connaissez l’histoire. Les chrétiens en ont fait une sorte de bondieuserie hollywoodienne. Tristan et Iseult. Les yeux dans les yeux, les pieds dans la bouche. Une simple bluette. Connerie. La vraie histoire, c’est pas ça.
Elle avait saisi le problème à la racine et le problème commençait à prendre une certaine ampleur. Tout en entretenant paresseusement le feu, elle avait fermé les yeux. Elle était résignée au pire, et ça ne la dérangeait pas. Elle avait tout son temps.
— Ça date de bien avant, dit Schneider avec un indéniable stoïcisme. De ce que certains appellent l’Âge des Ténèbres. Il y a un Merlin, un homme, une femme et un cocu accidentel. Le Merlin sait que la fille va épouser le roi Marc. Elle est jeune et belle, il est vieux. Ils ne se connaissent ni des lèvres, ni des dents. Il ne sait pas trop comment les choses vont tourner, alors il prend ses précautions. Son idée, c’est qu’à une grande passion succède toujours une grande tendresse. Un Merlin, c’est un sorcier. Il prépare un philtre qu’il destine aux futurs époux. Un philtre à durée limitée. Trois ans ferme.
Ferme. Il ne semblait pas que Schneider eût besoin du moindre philtre pour manifester une indéniable fermeté. Non sans une fierté secrète, elle sentit ses battements de cœur s’accélérer et elle sourit, les paupières closes, sans cesser de s’activer avec indolence.
— Au milieu de tout ça, il y a Tristram, poursuivit Schneider Il est jeune, il est beau, il sent bon le sable chaud. C’est le neveu du roi Marc. Évidemment, il y a substitution Par inadvertance et parce qu’autrement il n’y aurait pas d’histoire, Tristram et Isolde boivent le philtre et c’est foutu.
— Foutu ?
Schneider rit doucement, un peu comme lorsqu’on se moque avec tendresse.
— Le texte ancien dit que dès cet instant, lorsque les deux se voyaient ne serait-ce qu’un instant, il fallait leur jeter des baquets d’eau glacée pour les débrancher. Le texte le dit de manière très explicite, le texte originel tout au moins. Il est écrit noir sur blanc : « Ainsi que deux chiens dans la rue ».
— C’est drôle, sourit Cheroquee après un temps, un peu rêveuse. Dans la rue, ça ne m’est jamais venu à l’esprit. Quoique, entre deux voitures.
— N’y comptez pas, prévint Schneider en affectant une certaine raideur.
Elle se blottit, sans lâcher le morceau :
— On couche ensemble depuis combien de temps ?
— Longtemps. Très longtemps. Tellement longtemps que je ne me rappelle pas qu’il y ait eu un avant.
— On couche ensemble depuis longtemps et pourtant on se vouvoie encore. Comment vous l’expliquez ?
— Aucune idée, reconnut Schneider.
Il était au chaud, il avait le corps souple de la jeune femme contre le sien. Il avait ses doigts brûlants autour de son sexe, et qui allaient et venaient lentement comme des vagues sur la plage à l’étale de haute mer. Il n’avait pas envie de chercher les pourquoi et les comment. Il lui caressa les cheveux. Ils étaient drus et soyeux et lui tombaient plus bas que la taille. Il lui caressa les cheveux et, naturellement, le creux des reins. Comme mue par un ressort, Cheroquee fut d’un bond sur lui, bien plantée sur les genoux de part et d’autre.
— En piste pour le quadrille, jubila-t-elle en l’installant adroitement en elle.
Elle l’engloutit tout entier, et presque aussitôt, en ruant et en pilonnant à toute force du bassin, elle se mit à crier sans retenue, en proférant des choses qu’il ne lui serait jamais venu à l’esprit qu’elle pût seulement en soupçonner l’existence, même par ouï-dire.
Le lendemain matin, elle se réveilla avec le jour, à la fois fourbue et en pleine forme. Scheider dormait, un coude sur la figure. Elle n’avait pu s’empêcher de rester plusieurs secondes à le regarder, immobile et le souffle retenu. Elle avait ensuite enfilé l’une de ses chemises d’uniforme, puis elle avait remonté les traces de son passage, tout en les ramassant au fur et à mesure. C’était pour elle un rituel : dans la hâte, elle se débarrassait au petit bonheur la chance de tout ce qu’elle avait sur le dos, ensuite, le lendemain ou dès la fin des hostilités, elle remettait tout en ordre avant de s’en aller.
Elle n’avait pas du tout l’intention de s’en aller. Elle avait apporté un mini-toaster, avec le sentiment plus ou moins confus qu’elle était en train de s’installer. Schneider n’avait pas eu l’air de s’y opposer formellement. Elle avait fait du café et grillé des tranches de pain de mie. Des pas craquaient en bas sur le parking, signe qu’il n’avait pas dégelé. Le ciel était d’un bleu glacé qui blessait les yeux. Tout semblait d’une immobilité parfaite, comme une grande vitre sur le point d’exploser. Schneider apparut sur le seuil. Il ne portait qu’un pantalon de treillis délavé, accroché bas sur les hanches.