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— À un moment donné, j’avais cru entendre dire qu’il était question de se rendre quelque part. Pas plus de vingt kilomètres aller et retour.

Il avait fallu désencroûter et déneiger la petite voiture. Il avait fallu la démarrer, quitter le parking en avançant plus ou moins en crabe. Cheroquee avait la flemme. Elle était parvenue à se faire remplacer et redoutait la fin du week-end. La fin de la trêve. Elle en venait à détester chaque instant qui le séparait d’elle. Elle était de plus en plus consciente de ce qui bouillait dans sa marmite. Elle avait beau tenter de se faire entendre raison, et même tenter de tourner en dérision ce qu’elle ressentait, elle n’y parvenait pas. Ces paroles à la con, ces rengaines qu’elle avait entendues cent fois et qui la mettaient en rage, ces histoires de bonnes femmes qui avaient un mec dans la peau, qui se vantaient même d’être fières des conneries qu’elles étaient prêtes à faire pour eux, jamais elle n’avait pensé que ça puisse lui arriver.

Elle en était pourtant parvenue à cette conclusion exaspérante qu’elle était tout aussi vulnérable que les autres. Elle avait eu des aventures, bien entendu, mais ni nombreuses ni concluantes, et n’avait jamais eu le sentiment d’appartenir à quelqu’un. Elle connaissait ses pulsions. Elle se savait parfaitement en paix avec elles. Mais jamais elle n’avait eu besoin de quelqu’un, comme elle avait besoin de Schneider.

Une histoire de cul, pour violente qu’elle soit, on peut toujours s’en sortir plus ou moins indemne. Avec Schneider, c’était autre chose. Schneider, c’était comme un torrent auquel elle acceptait de s’abandonner tout entière, au risque de se raboter les coudes et les fesses sur les pierres du fond. Elle acceptait le risque. Schneider, c’était aussi cette tristesse qui lui passait parfois dans le regard. C’était la violence qu’on voyait sur la photo de journal, arrachant le détenu à la foule, un loup sans cesse prêt à mordre. C’était tout ça et sans doute bien d’autres choses qu’elle ignorait encore, qu’elle ne saurait jamais.

Une cigarette à la bouche, les paupières mi-closes, elle le regardait conduire et ressentait un âpre bonheur. Il pilotait sur la neige avec précision et nonchalance. Gants noirs, lunettes noires. C’était son mec. Ils avaient fait une courte halte à la Concorde. C’était l’heure de l’apéritif. Ils étaient entrés et Schneider la tenait par la taille. Elle se rappelait les regards autour d’eux. Elle crevait de fierté. Ils s’étaient installés au bar. Ramsès avait surgi tout de suite. Gin sec pour Schneider, martini blanc pour elle. Schneider l’avait priée de l’excuser un instant. Il avait emmené Ramsès à l’autre bout du bar. Elle n’avait rien perdu de la scène. Schneider penché sur Ramsès, parlant presque sans desserrer les mâchoires. Ramsès opinant plusieurs fois de suite avant de se diriger en hâte vers le téléphone mural. Un instant, Schneider avait rappelé à la jeune femme le loup gris qui la fixait à travers le grillage de sa cage avec un regard de haine.

Il était revenu et l’avait reprise par la taille. Elle portait son pull à col cheminée parme sans rien dessous. Sans rien dessous, parce que sans un mot, sans crier gare, Schneider s’était approché sans bruit dans son dos et lui avait dégrafé le soutien-gorge qu’elle était en train d’enfiler et l’avait jeté quelque part sur le sol de la salle de bains. Par-dessus le pull, elle avait un gros blouson fourré qui arrivait à peine à la taille. En mordillant l’une des mèches, Schneider lui avait glissé une main sous sa ceinture de jean, au creux duveteux des reins. Assis sur des tabourets, à l’heure de l’apéritif. Elle avait compris que lui aussi se foutait de tout ce qu’il y avait autour d’eux. Elle s’était juste retenue de crier d’excitation et de l’insulter.

Ramsès était revenu. Il avait rendu compte à Schneider. Celui-ci s’était contenté de l’écouter avec attention, puis l’avait congédié du geste avec une insultante désinvolture. Pendant toute la durée de la brève conversation, elle n’avait cessé de sentir la brûlure insistante de sa main contre sa peau. En quittant le tabouret, elle promit à mi-voix :

— La prochaine fois que vous me faites ça, je vous viole debout devant tout le monde.

— Tenu, dit Schneider avec placidité.

En s’en allant, elle avait brusquement remarqué le regard que Ramsès portait sur Schneider en les suivant des yeux. Un regard de haine inflexible et glacée. Subitement, elle avait pris conscience avec horreur qu’il se pouvait qu’un jour son mec y passe.

La nationale était très praticable, à condition de suivre les profondes ornières qu’avaient laissées les véhicules avant eux. On circulait un peu comme, non pas sur, mais dans des rails. Les choses se compliquaient lorsqu’il fallait tourner à droite ou à gauche et que personne ne l’avait fait auparavant. Les doigts de Cheroquee reposaient sur l’épaule de Schneider. Elle aussi portait des lunettes noires qui lui donnaient un peu l’air d’une grosse mouche en plein soleil. Circonspecte et toute prête à prendre son envol à la moindre alerte.

Schneider consulta sa montre, en tordant le poignet. Elle remarqua paresseusement :

— Je n’ai jamais vu quelqu’un porter sa montre comme ça. Vous n’avez pas peur de rayer le verre ?

— Non, dit Schneider. Si vous la portez dessus, la nuit, en regardant l’heure, la lueur du cadran lumineux est visible à une centaine de mètres. Une cigarette est repérable à presque un kilomètre. Pour un sniper bien entraîné, il suffit ensuite de faire les corrections nécessaires. Une montre, une simple cigarette et ça suffit.

Cheroquee le regarda.

— Le tour à la Concorde, c’était pas simplement pour l’apéritif. Ou pour le plaisir de me tripoter les fesses au passage.

— Je ne vous ai pas tripoté les fesses, sourit Schneider. Je me suis réchauffé les doigts.

— Vous passez pas mal de temps à vous réchauffer pas mal de choses.

Schneider affecta un ton de prétoire, la main droite levée :

— Je reconnais entièrement les faits qui me sont reprochés. Je n’ai agi ni sous la contrainte ni sous la menace. Et je ne tire jamais qu’en état de légitime défense.

Elle le coupa :

— On ne vous reproche rien. La Concorde, c’était pas un simple passage au hasard.

— Non, reconnut Schneider. On appelle ça un coup de sonde, pour estimer la profondeur de l’eau sous la quille. Savoir la nature du fond.

Brusquement, elle lui indiqua un chemin sur la droite :

— Ralentissez, c’est là.

Le plafond était très bas, ou le type très grand. Il avait plus de la soixantaine, il se tenait un peu voûté et son regard semblait terni. On devinait qu’il avait été un très bel homme dans une existence antérieure. Il avait de grands bras et de longues jambes. Il y avait un vrai feu dans la cheminée et trois couverts étaient dressés sur la table de cuisine. Il embrassa d’abord Cheroquee et s’adressa ensuite à Schneider, main tendue :

— Ah, c’est vous, le musicien ?

— Musicien ?

— Fats Waller, Duke Ellington.

— Ray Charles, sourit Schneider.

— C’est vrai : vous êtes plus jeune.

Schneider s’y connaissait en poignées de main. Celle de l’homme était d’une dureté de pince-étau et d’une sécheresse impressionnante. Celle d’un homme qui avait travaillé durant toute sa vie avec ses mains. Il n’avait pas lâché celle de Schneider, puis déclaré :

— J’avais toujours dit à ma fille. Tes mecs, je m’en fous. Je ne veux pas les voir. Je ne veux même pas savoir qu’ils existent, mais si un jour tu en fais passer un par cette porte, il faudra que ce soit le bon. Autrement, je vous fous dehors tous les deux.