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À son côté, Cheroquee se tenait, à la fois fière et comme intimidée. L’homme secoua la main de Schneider et déclara, en se fendant d’un sourire.

— Permission de monter à bord. Cela étant dit, avec le joyeux caractère de ma fille, je vous promets des jours qui ne chantent pas. Cheroquee ressemble beaucoup à sa mère, le volume sonore en plus. Autoritaire n’est pas le mot qui convient. Tyrannique, peut-être. Je ne sais pas : installez-vous. Gin sec pour vous, martini blanc pour elle.

Cheroquee lui avait parlé. Il savait donc déjà tout, et ce qu’il ne savait pas, il le pressentait.

11

Reprise de service. Le petit cercueil était passé de main en main. Il n’y avait pas eu de commentaires particuliers. Seul Müller avait secoué pensivement la tête en l’examinant entre ses grands doigts. Visiblement, la chose ne lui plaisait pas. On ne menace pas de mort un officier de police, même pour rigoler. Le petit cercueil était à présent posé devant le cavalier qui indiquait le grade, le prénom et le nom de Schneider. Celui-ci fumait, de même que Charlie Catala, assis en balance sur une chaise, le dos au radiateur. Nello ouvrit le feu en premier :

— Selon la rue, les types qui ont repassé Bugsy étaient trois. L’un d’eux serait un concurrent mécontent. La ville a l’air calme, comme ça, en apparence. Sous la surface, ça n’arrête pas de grenouiller. Les gros chassent, surtout la nuit, le fretin se planque ou se fait bouffer. Les moyens attendent la première occasion de dézinguer les gros pour prendre leur place.

— Toute la vie est ainsi faite, observa Schneider. On a des noms ?

— Des soupçons assez précis sur le leader éventuel de la bande, les deux autres sont en cours d’identification.

— Fiabilité des sources ?

Nello hésita, puis leva la main, formant un zéro avec le pouce et l’index.

Il ajouta, non sans hésitation :

— Toujours selon la rue, qui fait le gros dos en attendant la suite, Bugsy aurait été balancé à la baille par des types de la bande à Stern. Un interrogatoire poussé qui aurait mal tourné. Là, on a un nom : Escobar aurait dirigé la manœuvre, et plus si affinités.

Il y avait eu un court silence (break de deux mesures), durant lequel Schneider avait paru quelque peu absent. Il se rappelait la jeune femme dormant paisiblement contre lui. Schneider s’était réveillé plusieurs fois, il lui avait recouvert les épaules. Il avait longuement réfléchi, en luttant contre l’envie d’allumer une cigarette. Il parut revenir à lui et déclara, brusquement, à regret :

— On a manqué quelque chose quelque part. Francky a descendu Meunier pour des raisons qu’on ignore. Il a reconnu les faits, on a tout ce qu’il faut pour qu’il se retrouve aux Assiettes*, mais il n’a rien expliqué.

Il porta les yeux sur le petit cercueil. Son auteur y avait mis une application louable.

— Le dernier client que Meunier ait eu entre les mains avant de se faire flinguer, c’était Bugsy. Bugsy est retrouvé mort dans le canal. Difficile de ne pas soupçonner un rapport entre les deux événements, mais lequel ?

Schneider avait horreur des questions sans réponse. Dumont avait terminé de nettoyer ses lunettes et les rechaussa. Il regarda autour de lui, puis, estimant son tour venu, il sortit son carnet, le feuilleta et exposa, lui aussi à regret.

— Ça va pas vous plaire. Ce matin, en arrivant, j’ai fait les fichiers. Je ne sais pas à quoi c’est dû, mais Bugsy fait l’objet de deux fiches distinctes. Sans domicile connu sur les deux. Sur l’une il est né de parents inconnus, sur l’autre, il a une filiation. Un semblant de filiation. J’ai appelé l’état civil du lieu de naissance. Bugsy a bien été reconnu quatre ans après sa naissance, par une femme dont tout laisse à penser que c’est la mère. Pour des raisons que personne n’explique, il semble que la transcription d’acte n’ait jamais eu lieu.

— Quelque chose sur la femme ?

— Son dernier domicile connu. J’ai envoyé des gardiens. Elle aurait disparu il y a sept ou huit ans. Partie sans laisser d’adresse. La maison est toujours là, les volets fermés. Il y a plus de deux mètres de ronces autour et les voisins se plaignent mais tout a l’air inhabité.

Il regretta :

— Dès qu’on touche à Bugsy, tout devient compliqué.

Schneider réfléchit et décida :

— Vous prenez du monde et vous allez taper une perquise. Maintenant.

Dumont se leva en prenant Müller en remorque. Les deux hommes étaient aussi laconiques l’un que l’autre, mais aussi minutieux et infatigables. S’il y avait quelque chose à trouver, ils trouveraient. S’il n’y avait rien à trouver, ils ne trouveraient rien. Ils se contenteraient de rédiger un acte de vaines recherches.

Au moment où ils sortaient, Dieu fit irruption, avec Manière dans son sillage. De mémoire de flic, nul n’avait jamais vu le commissaire central Alvarez quitter sa suite, si ce n’était pour passer une ronflante à l’un de ses chaouches. D’instinct, Courapied s’était terré dans sa parka, mais Dieu ne lui avait pas accordé le moindre regard. Les lunettes aux verres jaunes panoramiques étaient braquées sur Schneider, le doigt indigné de Dieu tendu en direction du cercueil.

— Vous, explosa Alvarez. Vous. Comment ça se fait qu’avec vous les choses se passent toujours mal ? Vous êtes une poisse, Schneider, une vraie poisse.

— Mes respects, monsieur le central, fit Schneider d’un ton suave, en se levant à demi de son fauteuil.

— Vous allez m’enlever cette… Cette, cette saloperie… De là… Vous…

— Je ne crois pas, fit Schneider en cherchant une cigarette.

Il l’alluma et déclara avec calme :

— Cette saloperie, comme vous dites, m’appartient personnellement. Elle m’a été expédiée en nom propre à mon domicile. Elle est donc ma propriété. Je peux en disposer à mon gré. Je lui trouve d’ailleurs un certain caractère décoratif.

— Pas dans des locaux administratifs, s’insurgea Alvarez. Dans des locaux de service public, vous êtes tenu, tenu, à la plus stricte, stricte, neutralité.

Quand il était en rogne, Alvarez avait tendance à bafouiller. Les mots se précipitaient trop vite et pas toujours dans le bon ordre. Il était contraint de reprendre souvent son souffle et parfois le cours de ses idées. Par-dessus l’épaule de Dieu, Schneider avait cru discerner une espèce d’amusement dans les yeux de Manière. Il lui avait même semblé que celui-ci faisait un réel effort pour ne pas éclater de rire.

— Honneur de la police, honneur de la police. Vous croyez quoi, Schneider, qu’on est revenu en 62 ?

— Je ne crois rien, dit Schneider d’un ton sec.

— Vous croyez quoi ? Que tout vous est permis ?

Schneider le fixa sans mot dire. On voyait bien qu’il avait blêmi, mais il demeura impassible et dangereusement calme.

— Et d’abord, glapit Alvarez, c’est quoi, cette descente à la Concorde, dimanche ?

— Nous y voilà, soupira Schneider. Il n’y a pas eu de descente de police à la Concorde dimanche. Il faisait froid, je suis passé prendre un pot.

— Avec une fille, je sais, coupa Dieu. Je connais vos méthodes. Vous êtes allé menacer Ramsès.

— Je ne suis pas allé menacer Ramsès, rectifia Schneider. Je suis allé le prier de faire savoir à ses petits copains du SAC, que s’ils avaient l’intention de mettre leurs menaces à exécution, il vaudrait mieux qu’ils m’aient du premier coup, parce que moi, je ne les louperai pas s’ils me manquent. Il ne s’agit pas de menaces, mais d’une simple promesse.