— Vous êtes un malade, Schneider. Le SAC n’a plus d’existence et depuis pas mal de temps.
— Comme je m’y attendais, poursuivit placidement Schneider, Ramsès n’a pas tardé à rendre compte.
Il y eut un instant de silence. Il ne fallait pas prendre Dieu à la légère. Lui aussi était capable d’être dangereux. Il en avait fait la preuve dans la répression de l’OAS en Algérie aussi bien que du FLN en France après l’indépendance. Tour à tour, Courapied et Charlie prirent discrètement la tangente. Seul Nello resta assis à califourchon sur sa chaise, avec un air somnolent. Nello faisait partie du mobilier. À son tour, Manière lui-même s’esquiva. Alvarez se pencha et gronda :
— Qu’est-ce que vous insinuez, Schneider ?
— Rien du tout.
— Vous pensez comme ces connards de gauchistes que je suis le patron local du SAC.
— Je croyais que le SAC n’existait plus, releva Schneider.
Alvarez affirma avec force :
— Je ne suis pas le patron local du SAC.
Il ajouta d’un ton de rage :
— Si vous voulez savoir qui est le boss, demandez plutôt à votre grand ami Tom.
À travers la fumée de cigarette, Schneider l’observait avec un mépris qu’il ne songeait même pas à dissimuler. Alvarez le regarda, droit dans les yeux :
— Si ça ne tenait qu’à moi, vous seriez relevé sur-le-champ.
— Je n’en doute pas, s’inclina Schneider avec ironie.
— En attendant, vous allez m’enlever cette saleté de là.
Dieu tourna les talons et sortit.
En claquant derrière lui, la porte fit une sourde détonation de fusil de chasse.
Schneider fuma un long instant en silence, en contemplant le petit cercueil.
Honneur de la police.
Puis Nello se leva et alla leur verser à chacun une chope de café. Il reprit position à califourchon et annonça :
— J’ai fait les cafés maures, les troquets, ce week-end. Toujours à plus de deux cents mètres du central. Un peu les putes maghrébines qui bossent en appartement sur la ZUP. Pour ce qui concerne Bubu, ça serait bien un projet de braquage, ou tout au moins un projet de projet, mais pas du tout ce qu’on imagine. Pas une banque ou un bureau de poste ni une bijouterie.
Schneider leva les yeux. Il semblait à la fois épuisé et en pleine forme. Nello en inféra, non sans satisfaction, que son chef avait dû dégorger le poireau pendant le week-end, d’autant que Catala avait fait discrètement état d’une présence féminine nouvellement apparue dans l’azimut de Schneider. Afin d’appuyer ses dires, Charlie Quine d’Acier avait figuré des deux mains deux énormes pamplemousses devant sa poitrine. Nello était content pour son chef. Jamais bon, quelqu’un qui roule sur les jantes*, ça risque toujours de monter à la tête. Pour éviter ce genre d’ennui, Nello se partageait équitablement entre sa femme et sa roue de secours, laquelle ressemblait à peu près trait pour trait à son épouse légitime.
Il rendit compte avec application, point par point.
— Selon ce que j’ai appris, on parlerait de vingt kilos de jonc. Vingt lingots parfaitement non négociables chez nous, mais tout prêts à partir en clandestin pour l’Algérie. Voiture, puis bateau. Les économies de toute une vie. Filière increvable. Personne pour aller porter le deuil chez les flics*. (Il demanda, mais sur un ton de certitude :) Vous voyez un manouche comme Bubu cracher sur vingt kilos d’or ?
— Non, reconnut Schneider, je ne vois pas un manouche comme Bubu cracher sur vingt kilos d’or.
Plus tard dans la matinée, le téléphone sonna à côté du petit cercueil. Passé la première surprise, les deux objets semblaient à présent s’entendre à merveille. Ils étaient partis pour une longue coexistence pacifique. Schneider croyait aux ententes tacites, tout comme aux sympathies immédiates. Il décrocha et perçut aussitôt la voix haut perchée de Dumont, lorsqu’il était en proie à une certaine surexcitation, au moment de l’arrivée du tiercé sur la télévision des Abattoirs, notamment.
— Venez vite, chef, on l’a.
— Vous avez qui ?
— La mère, on l’a.
— Adresse ?
Tout en se levant, Schneider avait griffonné l’adresse sur son bloc, tandis que Dumont insistait en gloussant de satisfaction :
— Venez vite, ça vaut le jus.
La femme avait la quarantaine. Elle était de taille moyenne, les cheveux rouges frisottés et une toute petite figure de souris un peu triste et vaguement traquée. Elle portait des bottines de couleur mauve aux talons un peu éculés, des jeans adhésifs et un blouson court boutonné jusqu’au col. Elle attendait à l’accueil des plaintes depuis plus d’une heure, en tenant son sac d’une main ferme sur ses genoux joints. C’était visiblement son sac à elle et ses propres genoux. Elle attendait avec une dizaine de ses semblables, mâles et femelles, qu’on vînt enfin s’occuper d’eux. À la différence des autres, elle était demeurée immobile tout ce temps, les yeux dans le vague, sans bouger ni répondre à quiconque. Elle était très maigre et semblait saisie de transe catatonique.
De temps à autre, un plaignant ou une plaignante se levait et suivait l’enquêteur chargé des plaintes qui l’emmenait dans son bureau. Tout le monde l’appelait Bogart, à cause de sa ressemblance avec le comédien, surtout lorsque celui-ci se trouvait en fin de vie. Il n’avait plus beaucoup de cheveux, lui non plus, et pas les moyens de se payer une moumoute. Ses joues et son front étaient labourés de rides profondes, et, lorsqu’on y prenait garde, son regard noisette était empreint d’une certaine douceur démunie. C’était un tout petit homme en complet gris étriqué, à la voix douce et aux manières courtoises. Sa capacité de compassion paraissait infinie, alors qu’il ne s’agissait que de résignation. En quinze ans aux plaintes, Bogart avait tout entendu.
Quand ce fut le tour de la femme et qu’elle s’assit en face de lui en tendant à l’aveugle sa carte d’identité, Bogart eut immédiatement la certitude qu’il s’agissait d’une toxico. C’était une toxico. Il l’écouta dérouler le fil de son histoire sans l’interrompre. À de rares exceptions près, la vie lui ne réservait pas de grandes affaires, seulement des petits malheurs de tous les jours. Bogart se présentait souvent comme un bobologue de la police. Il n’en tirait pas beaucoup de gloire et pas la moindre amertume.
La femme regardait à ses pieds et dit :
— Je suis professeur d’histoire.
Elle corrigea aussitôt en levant les yeux :
— Enfin, j’étais. Je suis actuellement en congé de maladie de longue durée, à cause de troubles neurologiques. J’ai eu un accident de voiture, il y a quatre ans. On m’a réformée.
— Maladie longue durée ou réforme ?
— Réforme, confessa la femme.
— Pourquoi vous êtes là ? demanda Bogart en allumant une cigarette.
Il poussa le paquet vers elle, mais la femme sortit les siennes, des extra-longues mentholées pas plus épaisses qu’un stylomine. Ses doigts à la peau livide, où les veines noueuses saillaient de façon pénible, étaient d’une extraordinaire maigreur et vibraient doucement, comme animés d’un courant continu de très basse intensité.
— J’ai appris qu’un de mes amis a été tué. On l’a jeté dans le canal.
— Ami ?
— Une connaissance.
— Quel genre de connaissance ?
Elle détourna le regard et reconnut :
— C’est lui qui me vendait la drogue.
— Vous savez qui l’a tué ?