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— Non, dit la femme.

Elle parut subitement au bout du rouleau. Plus d’énergie. À plat.

— Pourquoi vous êtes venue, alors ?

— Je ne sais pas, reconnut la femme.

— Qui vous a dit qu’il était mort ? Vous en êtes sûre, d’abord ?

Elle fit signe que la chose n’avait pas d’importance. Au bout de la cigarette qu’elle semblait avoir oubliée, la cendre faisait à présent un très mince cylindre gris qui n’allait plus tarder à tomber sur le balatum. Bogart tendit son cendrier, et, ouvrant un lourd registre, il décida :

— Main courante.

La femme n’eut aucune réaction : elle se trouvait à des années-lumière de toute présence habitée.

— Surprise, fit Dumont.

Ils se trouvaient dans une chambre exiguë sur l’arrière de la maison. Une armoire à la glace ternie, un meuble de toilette avec une cuvette en porcelaine, un guéridon et un lit bateau. La clarté glaciale du jour entrait par la fenêtre ouverte en grand. Il y avait également un lit bateau en bois sombre. Le plâtre du plafond s’écaillait par plaques et de grands pans de tapisserie verdâtre bâillaient le long des murs.

— Surprise, répéta Dumont, tout en prenant entre le pouce et l’index la courtepointe d’un rose fané qui recouvrait le lit.

Schneider n’aimait pas les surprises. Plusieurs d’entre elles avaient failli lui coûter la vie. Un froid humide suintait des murs. Du menton, il eut un geste qui montrait une certaine impatience. Avec un geste de prestidigitateur, Dumont souleva la courtepointe et observa :

— D’après les fichiers, Bugsy était censé vivre chez sa mère.

Schneider demeura impassible, mais quelque chose passa dans son regard, que Dumont prit pour une sorte de répulsion instinctive. Il ajouta :

— Sauf que sa mère ne vivait plus chez elle. Elle était morte chez elle.

Il tapota un maigre méplat sombre du bout de l’index.

— Momifiée. Sans doute depuis un bon bout de temps. Malnutrition, mort naturelle, allez savoir, mais rien n’indique de violences, ou des mauvais traitements. Le médecin de l’état-civil est en route, il nous en dira peut-être plus. Par exemple qu’elle est morte.

Schneider se pencha. Une momie à la peau acajou, et qui portait encore une chemise de nuit en pilou et des chaussettes de laine d’une teinte indéfinissable qui montaient jusqu’à la moitié de ses mollets secs comme des tibias de cerf. Schneider l’examina en évitant de regarder sa face, tout au plus l’angle inférieur du maxillaire. La femme portait encore ses bijoux, elle avait un collier, des bagues et des bracelets, faits d’un métal jaune pouvant être de l’or, selon la prudente terminologie policière. Schneider n’était pas habilité à dire s’il s’agissait d’or ou non, et de quoi était mort un cadavre. Sa tâche se bornait à constater. Avec l’aide de Dumont, il retourna le corps qui semblait ne plus rien peser. Il procéda à un examen minutieux qui ne lui apprit rien. Un instant, il eut l’impression de déranger. La femme reposait en position fœtale depuis plusieurs années, qui auraient aussi bien pu être des siècles. Il alluma une cigarette.

La mort naturelle ne semblait guère faire de doute.

Dumont lui tendit un livret de famille recouvert de papier d’un bleu éteint. Ce même genre de papier dont on se servait pour couvrir les cahiers d’écolier dans les années quarante.

— Aucun doute sur son identité. Aucun doute non plus qu’elle avait reconnu Bugsy.

Schneider feuilleta le livret de famille.

— Personne autour ne s’est rendu compte de rien ?

— La cour, derrière, donne sur la voie ferrée. La morte percevait une petite pension. Elle avait pris ses dispositions pour que tout ce qu’elle devait soit payé par virement. C’était quelqu’un de très systématique, de très organisé. Jamais le moindre impayé.

Dumont appuya sur un interrupteur. Au plafond, une ampoule jaunâtre s’alluma sous un abat-jour en porcelaine. Dumont éteignit aussitôt. C’était un policier assez unanimement respecté, très apprécié autant pour sa minutie que pour son sens de l’économie.

Schneider semblait abîmé dans la contemplation de l’objet, qui, à un moment ou à un autre, avait été une femme couchée sur le côté, une main sur ce qui avait été la figure. Dumont remua les épaules, tira deux fois sur ses revers de veste et déclara, avec un contentement évident :

— Vous n’avez pas tout vu.

Du geste, il invita Schneider à s’avancer dans le couloir :

— À vous le soin, monsieur le principal.

Stupéfait, celui-ci découvrit que le pavillon se divisait schématiquement en deux. D’un côté, il y avait la petite chambre, dont on pouvait estimer qu’elle servait de tombe à la mère de Bugsy depuis déjà un certain temps. De l’autre, il y avait ce qu’on pouvait qualifier d’entrepôt. Des cartons empilés avec soin du sol au plafond, pour la plupart intacts, laissaient un étroit passage. Magnétoscopes, tourne-disques, amplis de toutes marques, autoradios. Du petit électroménager : batteurs et couteaux électriques, rasoirs à piles ou sur secteur, fers à repasser. Tout était neuf et n’avait jamais servi. Müller avait entrepris l’inventaire puis s’était assis sur une pile de chaises de jardin. Il dit :

— Il y a de tout. De tout et depuis plusieurs années. Des choses inutiles et d’autres qui servent à rien. Rien que du cul du camion. Dans le placard de la cuisine, il doit bien y avoir une trentaine d’appareils photo, de la Retinette Kodak à l’Hasselblad. On savait que Bugsy vendait de la came, on ne savait pas que c’était aussi un receleur.

Il remarqua avec amertume :

— Rien ne prouve d’ailleurs que cet abruti ait jamais revendu quoi que ce soit.

L’accablement de Müller n’était pas feint. Il voyait déjà venir l’instant où Schneider commanderait la saisie des objets volés, leur transport au service, l’établissement d’un inventaire détaillé aux fins de restitution aux légitimes propriétaires. Sans compter la momie d’à côté, c’était le genre de connerie à y laisser le reste de la journée et une bonne partie de la nuit. Schneider avait la réputation de ratisser large et de ne rien laisser au hasard.

Avec un certain fatalisme, Müller le vit saisir son storno. Il l’entendit commencer à passer ses ordres. Il comprit que ce qu’il redoutait le plus était en train d’arriver.

Le reste de la journée et une partie de la nuit.

Vers vingt-trois heures, Schneider décréta un cessez-le-feu unilatéral. La mère reposait avant autopsie dans un tiroir réfrigéré de la morgue, pas très loin de celui qui contenait Bugsy. Il n’avait pas fallu moins de trois fourgons de police-secours pour transporter les objets saisis. L’inventaire était en cours. Deux cartons contenaient les appareils photo découverts dans la cuisine, parmi lesquels un Nikon-moteur récent qui passa de main en main. Il y avait aussi des centaines de négatifs qu’il allait falloir examiner un par un.

Curieusement, les flics n’avaient pas découvert beaucoup de cash — tout au plus la mise de fonds nécessaire au réassort en came. L’avis commun était que Bugsy était un grand malade. Il fallait l’être avec sa mère morte dans la pièce à côté durant plusieurs années.

— Dans la pièce à côté ? se demanda Schneider à mi-voix.

Depuis quelques instants, il avait le visage sombre et ne semblait guère accorder d’attention à la cigarette qu’il avait entre les doigts. Il sentait la fatigue monter, une lassitude sans âge, sans contours, sans remède. Il n’aimait pas ce à quoi il pensait. Presque au même instant, chacun des flics dans le bureau pensa la même chose — et n’aima pas non plus.

— Merde, fit Charles Catala.