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Schneider releva les yeux, le contempla comme par transparence.

— Dans toute la baraque, on n’a rien retrouvé qui ressemble à un autre endroit où dormir. Pas un lit, pas un matelas. Pas un divan. Pas un carton par terre. Ni couverture, ni sac de couchage. Aucun autre endroit. Vous en concluez quoi ?

Personne ne conclut à haute voix.

Lorsqu’il rentrait chez elle, Bugsy couchait dans son lit avec elle.

Avec cette chose qui avait été sa mère.

Morte.

Il faisait toujours aussi froid. Roulant presque au pas, Charlie Catala avait reconduit son chef à son domicile. Schneider avait gardé le silence tout du long, ce qui n’avait rien d’inhabituel de sa part. Ce qui était inhabituel, c’était qu’il semblait tourmenté et qu’à plusieurs reprises Charlie avait eu l’impression que Schneider entrouvrait la bouche pour dire quelque chose, mais qu’à chaque fois il s’était ravisé. En arrivant, il avait seulement indiqué :

— Laissez-moi là, je finirai à pied.

La chose se comprenait : l’accès du parking était recouvert d’une épaisse croûte glacée et vitreuse, difficilement praticable. Elle pouvait aussi se comprendre autrement : Schneider avait besoin de se reprendre avant de rentrer. Il le déposa au bord du trottoir, le vit s’avancer sans se retourner, pas à pas, avec précaution, puis disparaître. Schneider était son chef de groupe depuis des années, et c’était pour ainsi dire l’homme qui l’avait porté sur les fonts baptismaux de la police, pourtant le jeune homme avait souvent l’impression d’avoir affaire à un parfait inconnu. Schneider semblait parfois porter en lui des fantômes dont Charlie n’aurait voulu pour rien au monde. Et brusquement, il y avait eu cette jeune femme. Une grande crinière et des courbes difficiles à dissimuler. Un curieux mélange de sensualité brute et de candeur. Pas exactement belle. Seulement radieuse.

Voilà, Charles, comme ça, vous êtes au courant.

Le genre de femme que Catala aurait été très capable d’aimer lui aussi.

Pas pour une heure, ni pour une nuit.

Il embraya et, en s’éloignant lentement, il regarda une dernière fois dans le rétroviseur le parking où Schneider avait disparu.

La petite Austin n’était pas sur le parking. Schneider en inféra aussitôt que la jeune femme n’était pas rentrée. Il consulta sa montre. Il allait être une heure. Elle n’avait aucune raison d’être rentrée. Il régnait entre eux une sorte d’entente tacite que rien n’autorisait à transformer en certitude. Cheroquee pouvait être là, comme elle pouvait ne pas l’être. Schneider ne se reconnaissait aucune sorte de droit sur elle. Il dut seulement reconnaître que, planté debout dans la nuit glaciale, il souffrait comme il avait rarement souffert. De ses doigts engourdis et malhabiles, il alluma une cigarette avec difficulté, sans être tout à fait sûr qu’elle lui fût bien utile. Il tremblait de pied en cap, et pas seulement à cause des saloperies qu’il prenait. Il y avait le froid mais aussi autre chose.

Il renversa la tête en arrière, les mâchoires soudées. Il y avait des myriades d’étoiles comme des éclats d’acier plantés dans le ciel dur. Le froid lui brûlait les yeux. Elle n’était pas là. Il savait qu’elle n’était pas là et que c’était son droit le plus strict de ne pas être là. Nul n’a jamais le moindre droit sur quiconque. Et brusquement, en un éclair, il revit la face de la momie qu’il avait bien été contraint d’examiner. Il se revit lui enlevant ses bijoux. Il lui revint subitement l’image d’une crevasse dans un flanc de falaise, les buissons de lentisques et de grandes volées de pigeons qu’ils avaient fait naître sous leurs pas. Par-dessus tout, plus vaste encore que toutes les autres, plus dure et implacable, il y avait la souffrance de savoir que Cheroquee n’était pas là.

Qu’elle ne serait plus jamais là.

Jusqu’à présent, sauf une vie à laquelle il ne tenait guère, Schneider n’avait jamais rien eu à perdre. Il murmura son prénom d’une voix sourde, rien que pour soi, comme un secret qu’on hésite à confier.

Cheroquee.

Cheroquee était venue et elle était partie.

Nul n’a jamais le moindre droit sur quiconque. Il y avait un moyen que ça s’arrête. Il pensa avec détachement au Colt dans son étui, avec le drôle de petit cheval cabré sur la crosse, la pédale de sûreté qu’il fallait enfoncer avant d’ouvrir le feu. Sept cartouches dans le chargeur, une dans la culasse. Conformément aux instructions, le sien était chargé en permanence. Tout pouvait se passer en une fraction de seconde, rapidement, sobrement, et sans la moindre emphase inutile.

Brusquement, cassé en deux, il vomit de la bile.

Puis il s’essuya la bouche d’un revers de manche. Il était vide et froid.

Il resta comme hébété, à fumer toute une cigarette, puis une seconde. Et lentement, la glace craquant sous les talons, il se dirigea vers le hall de l’immeuble.

Il entra sans bruit, sans donner de lumière, persuadé que l’appartement était vide. Il s’assit sur le divan, retira son pistolet de l’étui et le déposa sur la table basse. La lumière orangée du parking suffisait à éclairer le plafond et il y voyait assez pour faire ce qu’il avait à faire. Il s’aperçut qu’il n’avait pas peur, ni froid. Il se sentait calme et détaché, parfaitement en paix avec lui-même. Il se passa les mains sur la figure à plusieurs reprises, puis se leva et alla jusqu’à la baie vitrée, d’où il contempla la ville un long moment. Dans le froid, les lumières semblaient à la fois immobiles et étrangement proches. Au loin, un poids-lourd passa lentement sur la rocade. On apercevait avec netteté les balises de l’héliport du Samu. Il consulta machinalement sa montre. Il n’avait pas vu le temps passer : il allait être deux heures.

Souvent, entre deux et quatre heures, la ville connaissait une sorte de paix étale. C’était le moment où les flics de permanence de nuit allaient casser la croûte à tour de rôle chez les pompiers, dans des odeurs de caoutchouc brûlé, de graillon et de frites. Souvent, c’était le moment où il allait dormir une heure ou deux dans la salle de repos au sous-sol avec le storno en veille. Il sursauta quand la machinerie de l’ascenseur se mit en branle. La cabine s’arrêta plus bas. Il chercha ses cigarettes et se rendit compte qu’il n’avait pas réellement envie de fumer. Il n’avait plus vraiment mal. Il n’avait pas peur, car il savait depuis longtemps que les choses s’achèveraient de cette manière, simplement, sans esbroufe. Durant toute sa carrière, il avait vu un certain nombre de types en finir sans mot dire, sans laisser quoi que ce soit derrière eux, sans un mot d’explication.

Expliquer quoi ? Il n’y avait rien à expliquer.

Elle n’était pas rentrée. Elle n’avait aucune raison de rentrer.

Rien que des chemins séparés.

Ça avait donc un sens, aimer à en mourir.

Il s’assit sur le divan. Il avait encore un peu le temps. Il savait à quoi ça allait ressembler, pour l’avoir constaté plusieurs fois, du sang, des débris d’os et de matière cérébrale et de cheveux, un magma gluant qui finissait par dégouliner le long du mur. C’est toujours l’arrière du crâne qui prend toute la pression de sortie et éclate comme une pastèque trop mûre. Il s’en foutait. Pour une fois, il n’aurait pas à s’infuser les constatations. À chacun sa merde, mon pote. Il consulta sa montre : il était deux heures dix. Au moment où il saisissait son arme pour la porter à la bouche, une lumière crue éclaira subitement la pièce. Cheroquee se tenait sur le seuil. Elle comprit sur-le-champ.

Schneider dit seulement :

— Je n’ai pas vu votre voiture, en bas.