Elle dit en écho :
— Panne de batterie. Je l’ai laissée sur le parking des urgences.
— Ah, fit Schneider.
— J’ai pris le bus pour venir.
Elle lui retira le pistolet des mains, le posa sur la table basse. L’arme lui parut incroyablement lourde et anguleuse. Jamais elle n’avait imaginé qu’elle pût peser un tel poids. Schneider ne la regardait pas. Il regardait à ses pieds en évitant les yeux de la jeune femme. Elle s’accroupit entre ses genoux. Elle avait compris sur-le-champ, mais maintenant seulement elle mesurait la gravité de ce qui avait failli se produire — ce qui se serait produit si elle ne s’était pas levée. C’était l’ascenseur qui l’avait réveillée, mais pas tout à fait, car elle se trouvait dans un état de demi-sommeil. Elle l’attendait depuis onze heures. Il lui avait semblé ensuite percevoir des pas étouffés. Elle s’était alors réveillée pour de bon, avait tendu l’oreille. Elle s’était levée parce qu’elle avait cru entendre s’asseoir. Dans son esprit, elle voulait juste lui demander pourquoi il ne venait pas au lit. Elle ne s’attendait à rien d’autre.
Elle dit, d’une voix douloureuse :
— Tout ça, parce que ma voiture n’était pas en bas.
— Oui, reconnut Schneider.
— Vous n’avez pas pensé que j’aurais pu prendre un bus ? Ou un taxi ?
— Non, dit Schneider.
— Parce que je n’étais pas là. C’est tout.
— C’est tout, avoua-t-il.
— Vous m’aimez donc vraiment à ce point ? souffla-t-elle.
Toujours en évitant ses yeux, il répéta :
— C’est tout.
Il lui adressa un court regard désemparé. Elle lui prit les mains et le fit se lever.
— J’avais préparé quelque chose à dîner. Je suppose que vous n’avez pas très faim.
— Non, dit Schneider.
— Venez, murmura Cheroquee en lui saisissant la main.
Il se laissa conduire en aveugle dans le couloir. Elle l’aida à se déshabiller, puis le fit s’étendre et se coucha contre lui en l’enlaçant de ses jambes glacées. Elle rabattit le duvet sur eux, le borda tant bien que mal. Alors seulement, elle s’aperçut qu’elle était entièrement nue et agitée de longs tressaillements nerveux, presque incoercibles. Elle se serra contre lui. Il n’avait pas très chaud non plus. Elle se serra plus fort encore et il finit par passer le bras autour de ses épaules, tout en posant la bouche sur ses cheveux, dans un geste de tendresse silencieux qui lui était devenu familier. À deux, ils arriveraient peut-être à quelque chose, maintenant qu’ils partageaient un même secret.
12
Manière se tenait à la fenêtre de son bureau, un gobelet de café entre les doigts. Il avait allumé la première des dix cigarettes qu’il s’allouait par jour. Motu proprio, il ne surveillait pas l’arrivée de ses troupes, ni d’ailleurs celle des clients qui commençaient à apparaître, en marchant à pas comptés sur la glace. Il regardait, sans plus. Il ne détestait pas observer le flux du matin, non plus que le reflux du soir. Manière se savait désavantagé par son physique de bellâtre. Il n’ignorait pas ce qui se racontait dans son dos. Coiffeur pour dames.
Il lui fallait faire avec. Il comptait moins de succès féminins qu’on ne lui en attribuait, même s’il ratissait large. Un seul homme lui faisait de l’ombre, par sa seule existence, mais il ne parvenait pas à le détester réellement. Schneider était un homme à part, une sorte de reproche vivant, sans qu’il fût possible de savoir à qui s’adressait au juste ce reproche.
Dans la pénombre du matin, Manière le vit s’avancer. Il contrôla l’heure à sa montre : Schneider avait presque une demi-heure d’avance. Et il n’était pas seul. Il y avait une jeune femme accrochée à son bras, sans doute pour éviter de glisser. De loin, leurs silhouettes semblaient n’en faire qu’une. Manière avait vu la jeune femme lever la tête et Schneider baisser la sienne. Un homme et une femme qui s’aiment et s’embrassent avant que chacun aille au boulot de son côté. Quoi de plus naturel, après tout ?
En s’approchant du perron, Schneider leva les yeux. Manière vit qu’il l’avait vu et demeura parfaitement immobile, puis il se retourna vers l’interphone et commanda :
— L’accueil ? Dites à l’inspecteur principal Schneider de monter. Tout de suite.
Schneider se tenait debout au centre du bureau. Il portait une épaisse parka de l’armée américaine et un pull de grosse laine à col roulé. Jeans et boots. Rasé de près, les cheveux courts. Impeccable, astiqué. Irréprochable. Tout au plus, Manière remarqua qu’il gardait les mains le long du corps, les doigts souples, comme un soldat aguerri dans une zone hostile. Manière sourit, contourna son bureau et fit signe à Schneider. Dans un coin, il y avait deux fauteuils en cuir, avec une table basse couverte de revues de la police nationale, ce que les flics appelaient le carré VIP du chef de la Sûreté. Manière y recevait régulièrement le beau monde et parfois des femmes du beau monde — ou du moins beau monde.
Manière croyait aux vertus du dialogue.
Schneider était convaincu de celles du silence.
Manière lui laissa le choix du fauteuil et s’assit après que Schneider se fut installé. Il prévint du geste :
— Je sais, on ne copine pas avec l’ennemi. On le combat et, si possible, on le détruit. Sans haine ni violence. Je voudrais qu’on fasse le point ensemble.
— C’est vous le taulier, murmura Schneider.
Il chercha ses cigarettes, hésita, mais Manière lui fit signe d’y aller, en avançant un cendrier.
— J’aimerais, si c’est possible, que nous ayons une discussion d’homme à homme.
Schneider garda le silence.
— Primo, l’affaire Francky Reinart.
— Bouclée, bordée. Le type a reconnu les faits. Les charges sont accablantes. Le témoin l’a reconnu au cours d’un retapissage loyal. Les empreintes sur le gun sont bien celles de l’auteur présumé des faits. Le casque intégral est en cours d’examen. Reinart est au trou. Le groupe criminel aura à charge de poursuivre sur commission rogatoire.
— Vous aurez la charge, précisa Manière.
Tout le monde savait les rapports étroits que Schneider entretenait avec le parquet en particulier et la magistrature en général. Ce n’était pas en soi une raison suffisante pour lui jeter des cailloux. Manière se pencha, hésita un instant à son tour, puis fit signe à Schneider qui lui expédia son paquet de Camel. Manière l’intercepta au vol en souriant vaguement :
— Faites gaffe, Schneider, c’est comme ça qu’on commence à sympathiser.
Schneider demeura silencieux.
— Secundo, en ce qui concerne l’affaire Escobar. En votre absence, tout le groupe stupéfiants est passé au tourniquet. Vous ne l’aimez pas et vous vous êtes copieusement foutu de sa gueule, mais Klaus connaît son boulot : chaque flic l’un après l’autre.
Schneider n’avait pas le sentiment de s’être foutu de la gueule de quiconque. Il garda le silence.
— Tout le groupe y est passé, de l’enquêteur Pablo Escobar au commissaire Stern. Votre intervention n’a servi que de détonateur. D’après ce que Klaus a bien voulu me confier, ça faisait déjà un moment que certaines exactions étaient remontées à la direction de la police des polices. D’une certaine façon, je peux même vous dire que votre intervention n’a pas été forcément vue comme une catastrophe.
Schneider ricana. Son regard gris avait quelque chose de pénible.
— Vous savez, dit Manière, en haut aussi, c’est un panier de crabes. Il se fait tout un tas de manœuvres, en prévision de catastrophes futures. Les Renseignements généraux excluent de moins en moins un basculement aux prochaines présidentielles. On joue des coudes, on règle ses comptes. Stern a été convoqué à Paris. Dans le meilleur des cas, on suppose son dégagement en promotion à quelque poste honorifique. Vous connaissez le topo.