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Cela signifiait que tout cela aurait fini par sombrer dans l’oubli. Schneider alluma une cigarette. Il avait de plus en plus l’impression de passer son temps à allumer et éteindre des cigarettes. Les siennes, celles qu’il tapait aux autres. En même temps, son esprit demeurait sans cesse en éveil.

— Rendez-vous où et quand. Réguliers ou occasionnels. Si réguliers, leur fréquence. Elle est logée ?

Elle était logée. Assez curieusement, elle avait fourni une photocopie de sa carte d’identité à l’appui de ses dires. Sur la photo, elle avait l’expression hagarde d’un petit animal fautif surpris en plein milieu de la route dans des phares de voiture.

— Une célébrité ?

— Selon les indications marginales de Bogart, non : ni connue ni recherchée.

— Toxico.

— Selon ses propres dires à elle, oui.

Dumont hésita, puis ajouta d’un ton incertain :

— Sophie Mortier. J’ai connu une Sophie Mortier en fac. Maîtrise de géographie. Elle a fini bibliothécaire au lycée technique. Au début, elle voulait être professeur, mais elle était faite pour ça comme moi pour être artiste de cirque.

Schneider imaginait mal Dumont en artiste de cirque. Il indiqua :

— Dès que Catala est arrivé, vous lui dites de foncer la chercher, qu’il la ramène ici et qu’il prenne une audition en forme. Pour moi, je risque d’être absent une partie de la matinée.

Il saisit le combiné du téléphone et composa un numéro. Il eut aussitôt son correspondant en ligne.

— Inspecteur principal Schneider, groupe criminel. Mes respects, madame la juge. Auriez-vous la possibilité de m’accorder quelques instants d’entretien ce matin. ?

Elle le pouvait, à condition que ce fût tout de suite. Tout le reste de la journée, elle n’aurait pas un moment à elle. Schneider raccrocha. Un moment, son regard se porta sur l’une des fenêtres du bureau. C’était encore la nuit et la lumière orangée des lampadaires faisait scintiller le givre des vitres. Quelque chose dehors semblait le fasciner. Dumont tourna machinalement la tête : il ne vit rien d’autre que le reflet de deux faces blêmes les regardant. Les leurs.

S’arrachant à son étrange immobilité, Schneider tourna les talons, ramassa un storno au passage et sortit. Il serait en veille radio permanente.

Il prit le bus. Avec un hochement de tête, le conducteur lui fit signe de passer avant même que Schneider eût sorti sa carte de circulation. Il avait vu la photo dans le journal et ça ne le dérangeait pas que les flics cognent sur un tueur de flics. Il roulait lentement, avec précaution, en suivant les ornières de glace. Les gens de la voirie municipale faisaient ce qu’ils pouvaient, mais ils ne pouvaient pas tout. Schneider alla s’installer au fond, sur l’un des sièges en face de la route et d’où l’on surplombait le contenu du véhicule.

Le bus était vide, le conducteur silencieux à l’autre bout.

Malgré ses lunettes sombres, Schneider souffrait de la lumière. Il ferma les paupières et les rouvrit aussitôt, avec, dans la bouche, le goût métallique du canon de l’arme. La dernière chose qu’il aurait emporté avec lui : un goût de métal et de graisse à fusil. Il eut un sourire rentré, tant la chose lui parut à la fois évidente et ridicule. On part pour nulle part avec rien du tout. Dont acte clos. Pourtant, il se sentait encore endolori d’un regret poignant au souvenir de ce qui s’était passé dans la nuit. De ce qui ne s’était pas passé. Puis il vit arriver l’arrêt du palais de justice. Le bus freina lentement, progressivement, et s’arrêta au milieu de la chaussée. Il y eut le bruit de l’ouverture pneumatique des portes et Schneider sortit à la volée.

Comme on se jette dans le vide à la porte d’un C-47.

— Lapsang souchong, dit la juge Meunier en se servant. C’est un thé très sombre, très tourbé. Vous n’en voulez pas une tasse ?

— Non, merci, madame la juge, refusa Schneider.

— Vous n’aimez pas le thé ?

— Pas à en pleurer, murmura Schneider.

Il lui parut singulièrement absent.

— Si ça vous aide, vous pouvez fumer.

Schneider alluma une cigarette. Elle observa le policier :

— Je vous vois mal en missi dominici.

Schneider garda le silence, mais une sorte de grimace amère passa sur son visage.

— Pourtant, vous avez accepté cette mission. Vos chefs pensaient-ils vraiment que vous seriez en mesure d’ébranler ma décision ?

Schneider braqua son regard sur elle et déclara d’un ton aussi neutre que possible :

— Je ne suis pas là pour tenter d’ébranler votre décision. Pour rien au monde, je n’aurais eu l’intention de le faire. Votre décision vous incombe entièrement. Le message de ma hiérarchie dépasse les seules intentions. Selon les princes qui nous gouvernent, nul n’a rien à gagner dans ce genre de guéguerre entre police et justice.

— Guéguerre ? releva la jeune femme.

Elle semblait plus blessée que proprement indignée. Schneider précisa :

— Ce sont les termes qui ont été employés.

— Et vous, vous en pensez quoi ?

— Rien, mentit Schneider. Mon rôle n’est pas de penser. On ne demande jamais ce qu’il pense au troupier qui s’avance en portant le drapeau blanc.

Elle l’observa avec plus d’attention, retira ses lunettes qu’elle posa devant elle, branches écartées, les examina un instant et releva les yeux :

— Meunier avait une opinion contradictoire sur vous. Il admirait le flic, il n’aimait pas l’homme.

— Question sans objet.

— Il avait postulé pour servir au groupe criminel. Sa candidature s’est heurtée à un problème administratif. Meunier et vous étiez tous deux inspecteurs principaux. Il était plus jeune principal que vous et n’aurait vu aucune objection à servir sous vos ordres. Meunier connaissait ses limites : il n’aurait jamais pu diriger un groupe. Votre hiérarchie en a décidé autrement, et il est resté chez Stern.

Schneider garda le silence.

— J’ai appris que Francky Reinart avait reconnu les faits, dit la femme.

Sans ses lunettes, elle semblait plus démunie et son ton était vaguement douloureux. Schneider en inféra que le mal commençait à la ronger. Pas celui qu’on ressent sur le coup du malheur, et qui a souvent un effet anesthésiant et parfois même euphorisant. Il y a dans le choc du deuil, dans le tout premier moment, quelque chose qu’on ressent comme un brusque envol, une sorte de fracas intime, et qui vous sort de vous-même. Ensuite seulement vient l’onde de choc, la vraie, celle qui a sa source dans les profondeurs.

— Meunier n’était pas un flic d’exception, dit la femme. Il n’avait jamais rien prétendu de tel. Il est allé chercher Francky. Il a trouvé la mort. (Elle leva les yeux.) Vous savez ce qu’on dit : on n’épouse pas une infirmière, on épouse un métier. Les flics, c’est pareil. Je ne le voulais pas en me mariant avec Meunier, mais j’avais aussi épousé un flic.

Schneider gardait toujours le silence. Un instant, il avait tiqué, mais n’avait rien objecté. Elle demanda :

— Vous êtes marié ? Vous avez quelqu’un ?

Il se borna à écraser sa cigarette. On ne copine pas. Jamais. Même avec le malheur.

— Je subis un certain nombre de pressions de la part de ma propre hiérarchie, dit la femme en rechaussant ses lunettes, mais ma résolution est inébranlable. Vous ferez donc savoir à la vôtre que je suis résolue à provoquer un esclandre à la moindre rumeur de cérémonie. Rien non plus à l’enterrement. Sans fleurs ni couronnes, dans la plus stricte intimité. Ce n’est pas le flic qu’on enterre, c’est l’homme que j’aimais. Vous pouvez disposer.