Manière tapa une cigarette sur le bureau de Schneider, l’alluma.
— Vous avez vu la femme ?
— Quelle femme ?
— L’épouse de Meunier.
— Oui, dit Schneider.
— Et ?
— Et rien. Elle fait également l’objet de pressions de la part de sa hiérarchie.
— Personne n’a parlé de pressions, observa Manière avec flegme.
Schneider hocha la tête.
— Et ?
— Elle n’a pas l’intention de revenir sur sa décision. Pas de cérémonie dans la cour d’honneur, pas de minute de silence. Elle menace même de saisir la presse, si d’aventure l’administration persistait dans ses intentions.
— Je suppose que vous n’avez rien fait pour qu’elle change d’avis.
Schneider releva les yeux. Il avait cette curieuse propension à ne braquer son regard sur autrui que durant le temps nécessaire pour s’adresser à eux, puis de se retrancher aussitôt après sur des positions préparées à l’avance. Il remarqua avec réticence :
— Vous n’avez peut-être pas fait le meilleur choix, en ce qui concerne le messager.
— Peut-être qu’on n’avait pas le choix du tout, regretta Manière. Vous avancez ?
Comme Schneider paraissait vaguement perdu, il précisa :
— Dans l’affaire Bugsy, vous avancez ?
Elle avait un jean et des bottines jaunes. Des bottines de femme.
— Plus ou moins, concéda Schneider à regret.
Quel crédit pouvait-on accorder, quelle confiance pouvait-on avoir dans les déclarations d’une personne que tout le monde s’accordait à considérer comme à demi folle ? Il y avait tout de même dans la précision quasi photographique de ses souvenirs, un jean et des bottines jaunes, des bottines de femme, quelque chose qui dérangeait Schneider. Rien n’avait pu la faire dévier de ses certitudes. Pas un homme, une femme. Des bottines jaunes. Manière écrasa sa cigarette à demi fumée. Il remarqua :
— Vos saloperies sont parfaitement dégueulasses. Vous allez finir par y laisser la peau.
— C’est possible, admit Schneider.
— La peau et les os.
Schneider conserva le silence. Manière se claqua les genoux, comme pour s’inciter soi-même à se lever — et se leva. Le téléphone sonna près du coude de Schneider. Celui-ci consulta sa montre, puis la pendule au-dessus de la porte, décrocha et eut une courte conversation avec la réception, puis il referma la procédure ouverte devant lui et l’enferma dans son tiroir. Tout en se levant, il glissa son pistolet à l’étui. Manière l’observait sans mot dire. Il allait être vingt heures dix. Le petit cercueil trônait toujours sur le bureau. Manière remarqua d’un coup de menton, en s’étirant avec soin :
— On dirait que vous y prenez goût.
— Pas plus que ça, reconnut Schneider.
— Vous avez tort de la prendre à la légère : d’où qu’elle vienne une menace reste toujours une menace.
Pressé de couper court, Schneider se dirigea vers la porte. Manière le précéda :
— Si ça ne vous dérange pas, nous allons descendre ensemble.
Schneider eut un rire étouffé :
— Je ne vois pas très bien comment je pourrais vous en empêcher.
Cheroquee était sagement assise dans l’un des fauteuils du hall, les genoux serrés mais la jupe à mi-cuisse. Elle se leva presque d’un bond, abandonnant à côté d’elle le magazine qu’elle était en train de lire. La police, un métier d’homme. La jeune femme s’était mise sur son trente et un. Elle portait un tailleur sombre et un chemisier blanc, elle avait des talons hauts et des bas noirs. Elle avait un curieux sourire tremblé comme sur une photographie prise à la volée. Elle s’avança vers Schneider — et Schneider seul. Elle portait un manteau plié avec soin sur le bras gauche. Manière salua de loin et fila comme une balle. En talons, Cheroquee était presque aussi grande que Schneider. Sans, elle lui arrivait tout juste à l’épaule. Derrière la banque, on ne voyait du flic en faction que le haut d’un crâne qui commençait à se dépeupler.
Elle lui effleura les lèvres :
— Long time no see, Schneider.
La dernière fois remontait au matin, huit heures.
Elle lui prit le bras avec autorité :
— Venez, j’ai une surprise pour vous.
— Moi aussi, sourit Schneider en se laissant entraîner.
Dehors, le froid de glace les saisit aussitôt et ils durent se serrer l’un contre l’autre pour avancer tant bien que mal jusqu’à la petite Austin garée en bataille sur l’emplacement réservé au commissaire central. Elle lui glissa les clés de contact dans la main :
— Tenez, conduisez. Avec ces foutues échasses, je n’y arriverai jamais. Vous, les hommes, vous ne savez pas la galère que ça peut être, conduire avec des talons. Marcher aussi, d’ailleurs.
Des bottines jaunes.
La salle était petite, basse de plafond, avec de fortes et solides poutres en chêne. Il n’y avait presque personne. La table faisait style maison de poupée. Leurs genoux se touchaient. Leurs mains se touchaient. Leurs genoux et leurs mains se disaient entre eux des choses qui ne regardaient personne d’autre. Cheroquee l’avait prévenu d’entrée de jeu :
— C’est moi qui vous invite.
— En l’honneur de quoi ?
— En l’honneur de rien du tout.
Ils avaient terminé le plat principal. Elle remarqua :
— Vous n’avez presque pas touché à votre assiette.
— Pas très faim, esquiva Schneider.
Elle sourit avec calme :
— Il y a une grande différence entre vous et moi, Schneider.
— Une seule ?
— Ne ramenez pas toujours tout à la même chose. Je ne parle pas du truc que vous avez entre les jambes. J’aime manger et vous, vous n’aimez pas.
— Pas à en pleurer, admit Schneider.
S’il avait pu s’en passer, il est sûr qu’il l’aurait fait. Elle l’observa, un peu narquoise.
— Vous savez que vous êtes un drôle de type. Pas facile de faire le tour, même avec les deux bras et un radar.
Schneider sourit. Il avait un curieux sourire, qui n’était pas dépourvu d’un certain charme. Quand il lui souriait, la jeune femme se sentait bouleversée, comme lorsqu’il posait les mains sur sa peau nue. Elle en tressaillait à chaque fois. Pas un conquérant l’arme au poing, même s’il pouvait être redoutable, l’arme au poing, seulement un gosse paumé en quête d’un peu de tendresse. Tout en lui caressant le dos de la main du bout des doigts, elle murmura :
— Cette nuit, si je n’étais pas venue, vous l’auriez fait ?
— Sans aucun doute possible, admit-il avec calme.
— Vous seriez mort.
— Sans aucun doute possible, répéta-t-il avec ce froid regard intraitable et distant qu’elle n’aimait pas beaucoup. À bout touchant, ce type de munition ne vous laisse aucune chance.
Il en parlait avec une distance, un détachement qui fit froid dans le dos de la jeune femme. Elle frissonna un grand coup.
— Tout ça, parce que vous pensiez que j’étais partie.
— Oui, reconnut Schneider.
Elle demanda de nouveau, en le regardant droit dans les yeux.
— Vous m’aimez à ce point-là ?
— Oui, déclara Schneider sans faux-fuyant.
Il n’était pas homme à se cacher derrière son pouce. Sans doute par pur automatisme professionnel, il avait adopté ce ton cassant, sans réplique, qu’il avait lorsqu’il s’agissait de témoigner à la barre. Rien que des faits. Oui. Non. Jamais de peut-être ou de je ne sais pas. Jamais de mensonge et plutôt se taire que de ne pas dire la vérité. Ce qui semblait être la vérité et c’est pourquoi, la plupart du temps, il se contraignait à se taire. Elle lui effleurait toujours le dos de la main, du bout des doigts. Il déclara brusquement :