Les yeux de Tom ne s’attachaient à rien de particulier. Ils erraient un peu partout en évitant avec soin le visage de Schneider.
— Son dernier voyage, Schneider.
— Dernier voyage ?
— Le toubib qui la soigne ne m’a pas caché qu’elle est dans un état grave. Il ne s’explique pas sa fugue. Il ne s’explique pas mieux pourquoi et comment elle est rentrée. La personne de l’accueil s’était absentée trois minutes. Quand elle est revenue, Anne était assise dans un fauteuil. Il y a une grande volière dans le hall. Une grande volière avec des perruches.
Il remua les épaules.
— C’est fait pour égayer les visiteurs. Les patients. Des oiseaux qui ne volent pas, qui ne mangent pas, qui ne chient pas. Qui ne font pas de bruit. Des perruches en papier. Tu y aurais pensé, toi ?
Schneider se contenta de garder le silence, puis il consulta sa montre.
— J’ai un de mes types qui m’attend dans la voiture, dehors.
— Une visite à faire ?
— Oui, dit Schneider.
— Une visite à qui ?
— Une visite. Motif du présent entretien ?
Monsieur Tom se pencha, les coudes aux genoux, joignit pensivement ses grosses mains.
— Je reprends moi-même la défense de Francky. Je n’avais plus plaidé aux assises depuis la mort de Françoise. J’ai fait le tour des as du barreau, d’ici ou d’ailleurs. L’argent n’était pas une question. Francky n’intéressait personne. Et puis, il y a eu autre chose.
Il releva brusquement les yeux et les planta dans ceux de Schneider. Ils contenaient autant de désarroi que de souffrance.
— La nuit où Francky s’est retrouvé au trou, je me suis réveillé brusquement. J’ai su que j’avais le devoir de le défendre. Je sais ce qu’il a fait et je n’entends pas l’excuser.
Il se tut un instant, puis se rappela :
— Pour moi, Francky, ce sont les jours heureux. Il était plus ou moins palefrenier dans un cercle équestre où j’avais inscrit Anne. C’était une cavalière hors pair. On aurait dit qu’elle était née collée sur un cheval. Il s’est passé un truc entre eux. Rien de sale, rien de crapoteux. Rien de moche. Il avait deux ans de plus qu’elle, il était trapu et costaud et c’était déjà une force de la nature. Le grand frère et la petite sœur. Pour moi, je me rappelle Francky avec Anne à califourchon sur les épaules. Il faisait le cheval tout autour du manège, en piaffant et en hennissant, comme une monture rétive, en caracolant avec elle sur le dos. Je me rappelle Anne riant aux éclats. Même Anne, un jour, a ri aux éclats.
— Tout le monde, un jour ou l’autre, a ri aux éclats, rappela Schneider avec froideur.
Ramsès approchait. Schneider lui fit signe qu’il ne voulait rien. Il n’y a que dans les troquets qu’on veut ceci ou cela, le reste du temps, on se contente de jouer en défense. Ramsès retourna prendre sa faction du côté de la caisse. Tom gardait le silence, le regard par terre. Il dit, de sa voix sourde :
— Tu n’as pas de gosse, Schneider. Tu ne sais pas ce que c’est.
Schneider n’avait pas de gosse. Il ne savait pas ce que c’était.
— J’aimerais être tenu au courant du progrès de ton enquête, ajouta Tom.
— J’agis sur commission rogatoire du juge Courtil. Il suffit que tu t’adresses à lui.
Tom avait parlé sans relever le front. Sans doute se trouvait-il encore au bord de la carrière, en train de les regarder faire les fous, Anne et Francky, car il remarqua avec amertume.
— Si Anne lui avait dit de brouter de l’herbe, Francky se serait mis à quatre pattes — et il aurait brouté.
Schneider consulta sa montre et se leva, en déclarant sèchement :
— Merci de m’avoir fait perdre mon temps. So long, Tom.
— Une seule question, prévint Schneider.
— Allez-y, se résigna Bubu Wittgenstein. Après tout, vous êtes ici chez vous.
— N’use pas ma patience, grinça Schneider.
Il ressentait un sourd malaise, dont il ne parvenait pas à déterminer la cause. Il était chez lui dans la casse de Bubu comme il était chez lui dans le monde entier. Le monde entier comporte un certain nombre de trous noirs. L’enquête sur la mort de Meunier n’en contenait pas moins, elle aussi. Si Anne lui avait dit de brouter de l’herbe, Francky se serait mis à quatre pattes tout de suite et il aurait brouté. Francky risquait la mort. Schneider se rappela Anne en une fraction de seconde. Elle avait quatre ou cinq ans et Françoise l’avait déguisée en papillon à la fête de l’école. Avec ses ailes en crépon, ses longs cheveux et son rire, Anne faisait un papillon très convaincant. Tout aussitôt, Schneider revint à lui. Bubu attendait la seule question. Müller n’attendait rien, silencieux, les pouces dans les poches de gilet et la nuque appuyée à la cloison.
— Une seule question, répéta Schneider, conscient d’avoir commis un break inopportun. Est-ce qu’il t’est arrivé de voir Francky avec une gonzesse ?
— Jamais, se récria Bubu. Jamais.
— Pourquoi ? C’est un pédé ? demanda Müller.
Sa voix semblait ne provenir de nulle part. Son visage n’exprimait aucune émotion. Comme un taulard, il parlait la face immobile. Il avait les yeux fixés sur l’une des pin-up fixées au mur. On ne pouvait dire s’il la voyait ou pas. Dans un interrogatoire, Müller était un précieux instrument de déstabilisation et Schneider s’en servait comme tel.
— Jamais de la vie, dit Bubu. J’ai jamais dit que Francky était pédé. J’ai dit que je l’ai jamais vu avec une femme.
— Jamais ? Il n’avait pas une copine ? demanda Schneider.
— Jamais, affirma Bubu. Il avait peut-être une copine, comme vous dites, mais il ne l’a jamais emmenée ici. (Il réfléchit.) Même, s’il en avait eu une, ça aurait fini par se savoir.
— Francky était donc une sorte de moine-soldat, observa la voix de Müller.
— Putain, les gars, pensez ce que vous voulez, soupira Bubu. Vous me posez une question. Je réponds à la question. Si la réponse vous plaît pas, c’est votre problème, pas le mien.
Schneider l’observait avec attention.
Bubu battit en retraite :
— Pourquoi vous demandez pas à sa mère ? Vous lui avez pas demandé ?
— Pas encore, murmura Schneider.
Il pensait visiblement à autre chose. Tu n’as pas de gosse, Schneider. Tu ne sais pas ce que c’est. Il y eut un instant de silence dans le bureau surchauffé, durant lequel on entendit le long meuglement sinistre de la presse hydraulique. Elle servait à compresser les épaves de voiture en cubes d’un mètre sur un mètre. Sans attendre que le mugissement se taise, Schneider hocha vaguement la tête et se dirigea vers la porte, ce que fit également Müller une seconde plus tard, mais sans hocher la tête et en laissant s’attarder son regard sur le visage de Bubu au passage. Le regard de Müller était inexpressif et par nature inquiétant.
La voirie avait effectué un travail surhumain sur les principales artères. À force de saler et de gratter la croûte de glace, on pouvait à présent rouler presque normalement, à condition de se déplacer à l’allure d’un cheval de fiacre. Les roues des voitures projetaient un mélange jaunâtre de gadoue et d’eau à des hauteurs prodigieuses. Il fallait mettre en phares au milieu de la journée. Schneider se taisait, faute d’avoir quelque chose à dire dans l’immédiat. Müller se taisait par respect pour son chef de groupe. La Mule respectait Schneider par principe, d’une part, et parce que ce qu’il savait de Schneider en tant qu’homme l’incitait au respect. Le peu qu’il en savait. Non pas le jeune lieutenant qui avait cassé la gueule à un colonel à l’état-major d’Alger en 1959, mais le garçon de vingt-deux ans qui sautait avec la peur au ventre, jour après jour, à la tête de son stick. Un garçon qui avait cessé d’être jeune bien avant qu’il en fût temps. Schneider n’était pas en paix avec lui-même. Il ne le serait jamais.