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— Direction Novak, ordonna subitement celui-ci.

Müller acquiesça sans un mot et tourna le volant.

— Pas de bottines jaunes, affirma Novak. Vous voyez Francky porter des bottines jaunes ?

Il était en colère. Schneider l’avait tiré du sommeil pour venir l’emmerder avec une histoire de bottines jaunes. Francky était au trou et c’était bien fait pour sa gueule. Novak était partisan de la peine capitale et ne s’en cachait pas. Le policier fumait, avec la figure de travers et ce regard terne que Novak avait déjà vu quelque part et qu’il n’aimait pas beaucoup. Il essaya de distinguer le ciel de l’autre côté de la baie de lavage. Il était aussi gris, terne et uniforme, que les tôles qui couvraient la station. Pourtant, ses rhumatismes ne le trompaient pas. Il déclara de manière catégorique, comme sous serment, d’une voix rugueuse et mécontente. :

— Personne ne peut conduire une Harley avec des bottines.

Dans son esprit, cette affirmation était de l’ordre de la certitude.

Il ajouta :

— Il va y avoir un redoux.

— Comment pouvez-vous en être sûr ? demanda Schneider.

— À cause de mes rhumatismes.

— Les bottines, comment vous pouvez savoir ?

Novak serra les paupières avec force, ramassa son paquet de cigarettes et en alluma une, en toussant dans le poing.

— Francky ne portait pas des bottines jaunes. Il avait des santiags. Ces bottes aux talons biseautés, comme tous les bikers. Vous avez déjà vu des bikers ?

Schneider avait déjà vu des bikers. Il savait ce que c’était. Il en avait même rencontré personnellement. Quelques dizaines, au cours d’innombrables opérations de police. Une sirène résonna quelque part, ni très près ni très loin. Le policier consulta machinalement sa montre. Il était presque midi, à quelques minutes près. Il n’aurait su dire lesquelles. Novak le vit sortir du bureau, demeurer quelques secondes immobile à l’endroit où l’autre flic était tombé, puis s’éloigner vers la voiture où Müller l’attendait sans impatience, moteur tournant.

À mi-chemin de l’hôtel de police, il se mit à tomber une pluie lourde et grasse, qui ne tarda pas à transformer les rues en fondrières. Les essuie-glaces peinaient à la tâche. Le menton enfoncé dans son col roulé, Schneider fumait, silencieux. Il semblait endormi. Les combats que l’on se mène à soi-même sont des combats inutiles et coûteux dans la mesure où l’on a la certitude intime que l’ennemi, de toute façon, aura perdu d’avance.

Dumont était à la fois satisfait d’avoir mené à bien sa mission et mécontent du résultat. Il était dans la position du tireur qui, allant au résultat, constatait qu’il avait tout mis dans la cible, mais que le groupement des impacts était mauvais. Dumont était un homme qui trompait son monde. À l’entraînement, il était taillé comme un athlète, un athlète de poche, mais un athlète au souffle inépuisable. Il avait couru plusieurs marathons et s’entraînait pour celui qui lui paraissait le Graal, le marathon de Paris. C’était un tireur au pistolet assez remarquable, mais à la différence de Schneider, il se savait incapable de tirer pour tuer, ce qui fait qu’il ne sortait jamais son arme. Dumont déposa une chemise devant Schneider. Pour cela, il dut passer au-dessus du petit cercueil qui faisait maintenant partie des meubles.

— En deux mots ? demanda Schneider en feuilletant les liasses de procès-verbaux.

— En deux mots, dit Dumont en s’asseyant. Je n’ai pas eu à faire les gros yeux. Le rectorat avait bien constitué un dossier sur l’incident.

— Qui a donc bien existé, murmura Schneider.

— Qui a bien existé, mais pas exactement sous la forme que la dame Fortier le chante.

Schneider leva les yeux. Dumont consulta Müller du regard, mais celui-ci ne pouvait lui être d’aucun secours. Il avait repris sa faction, adossé à l’armoire et le visage indolent. La pluie giflait les vitres avec une hargne ancestrale. Tout était en train de dégeler à toute vitesse.

— Le chef d’établissement a bien fait un rapport, se résigna Dumont. La dame Fortier a bien été déshabillée par ses agresseurs. Elle a bien été retrouvée en état de choc dans un placard, plusieurs heures plus tard, par un agent de service. C’étaient bien les élèves d’une classe de chaudronnerie. Sur tous ces points, tout concorde.

— Sur d’autres ?

— Le chef d’établissement signale qu’à plusieurs reprises, il avait fait des remarques à la femme. Des remarques sur sa tenue.

— Sa tenue ?

— Il lui avait reproché plusieurs fois qu’elle s’habillait un peu court. Que certains pouvaient prendre sa manière de se vêtir pour de la provocation. Dans son rapport, dont j’ai joint copie en annexe, il était fait état de tenue et de comportement aguicheurs.

— Aguicheurs ? s’étonna Schneider.

— Si on apprécie le genre crevette grise, pourquoi pas ?

— En d’autres termes, si j’ai bien compris, la responsabilité de l’incident serait fifty-fifty, s’agaça Schneider. La dame Fortier aurait contribué elle-même à son propre malheur.

— Vous avez bien compris, dit Dumont.

Il consulta Müller du regard. Celui-ci était toujours aux abonnés absents, mais Dumont savait d’expérience que l’autre n’en perdait pas une miette. Schneider avait les yeux fixés sur le cercueil. Il remarqua, sans lever les yeux :

— Torts réciproques, en somme.

— Vous avez tout compris, dit Dumont. L’administration en général est une mère aimante, celle de l’Éducation nationale est encore plus aimante que les autres. Tout le monde a voulu se couvrir. Sauf la dame Fortier. Plus ou moins, elle s’est retrouvée en position d’accusée. On lui a fait remarquer que les crétins lui avaient quand même laissé sa culotte. Pour le reste, elle n’avait à s’en prendre qu’à elle.

— Il y a eu des sanctions ?

— Aucune sanction. Le chef d’établissement n’est pas parvenu à établir qui avait fait quoi, pour la bonne raison qu’il n’a pas cherché. Personne n’a réellement cherché. Tout le monde s’est ingénié à couvrir le feu. C’est tout.

— Mais la victime a bien été déshabillée et retrouvée dans un placard plusieurs heures plus tard.

— Prostrée et en état de choc, dit le rapport, précisa Dumont. Je vous ai joint la photocopie.

— Sur ce point, réfléchit Schneider, nous pouvons donc considérer ses déclarations comme fiables.

— Oui, affirma Dumont. La dame Fortier a bien été victime d’une agression à caractère plus ou moins sexuel, quelles que soient les raisons alléguées. Ensuite, elle a descendu la pente. Peut-être que si rien de ce genre ne s’était produit, elle aurait fini par la descendre toute seule comme une grande, mais les faits sont là : il y a bien eu agression.

Schneider garda le silence. Ses hommes en avaient l’habitude. Il se retranchait parfois de longues secondes sur des positions de repli connues de lui seul. Il chercha machinalement une cigarette, l’alluma tout aussi machinalement. Si rien de ce genre ne s’était produit, elle l’aurait peut-être descendue toute seule, comme une grande. La remarque pouvait s’appliquer à bien des humains, à lui-même pour commencer. Mais les faits étaient là. Quelque chose à un moment donné avait détraqué la machine et modifié sa trajectoire.