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Schneider consulta sa montre, puis la pendule au-dessus de la porte. Elles donnaient treize heures dix.

— Catala n’est pas rentré ?

— Il a laissé un message, dit Dumont. Il semble qu’il ait eu des difficultés. Il vous ramène la mère à Francky.

Schneider acquiesça sans un mot, saisit son téléphone et composa un numéro de mémoire. Quand on eut décroché à l’autre bout, il dit, comme si cela allait de soi :

— Marina ? Schneider. Vous aurez cinq minutes, dans la journée ?

— La prochaine fois que vous avez à me causer, dit la femme, c’est pas la peine de m’envoyer votre branleur.

— J’ai failli lui foutre sur la gueule, s’indigna Charles Catala. J’ai été à deux doigts de lui mettre ma main dans la gueule.

— Il aurait plus manqué que ça, fit la femme.

— C’est la première fois de ma vie que j’ai failli cogner sur une gonzesse.

— Chochotte, grinça la mère de Francky en douce.

Schneider avait le livret de famille entre les mains. Elle se nommait Maria Madeleine Louise Wittgenstein, veuve Reinart. En mention marginale, il était stipulé qu’elle était la mère de Francky et une inscription manuscrite apocryphe indiquait que l’enfant avait été baptisé le lendemain de sa naissance.

— C’est tout ce que vous avez, comme papier d’identité ? demanda Schneider.

— C’est tout, oui. Je vous signale qu’on n’est pas obligé d’avoir une CNI*.

Elle était visiblement furieuse, ou faisait semblant de l’être. Charlie Catala ne faisait pas semblant : il était réellement hors de lui. Il avait mesuré à ses dépens les limites de son charme naturel, ainsi que celles des droits que conférait une commission rogatoire en bonne et due forme. Il devait reconnaître, et ça ne lui plaisait pas, qu’il l’avait eu dans le cul. Il s’indigna :

— La salope m’a même menacé de lâcher les chiens.

— La salope te dit merde, Charlie.

Elle braqua les yeux sur Schneider. Schneider c’était autre chose. Schneider pouvait comprendre. Elle affirma :

— En plus, j’ai pas de chien. J’ai jamais eu de chien. J’ai horreur des chiens. Vous savez pourquoi je préfère les chats aux chiens ? C’est parce qu’il n’y a pas de chats policiers.

Dumont soupira faiblement. Müller demeura inerte. Une lueur d’ironie passa dans les yeux de Schneider, mais qui ne s’y attarda pas. Schneider faisait un effort frénétique pour conserver son impassibilité de façade.

— J’ai dit à votre merdeux que j’étais prête à m’expliquer, ajouta la femme, mais avec un homme, pas avec un branleur qu’on lui tord le nez il sort du lait. Vous voulez savoir quoi ?

— Comment va votre polyarthrite rhumatoïde déformante, pour commencer, dit Schneider. La dernière fois que nous nous sommes parlé, vous aviez l’air d’être au bord de la tombe. On dirait que depuis vous avez fait un grand pas en avant.

— C’est quand même pas pour ça que vous m’avez fait viendre, quand même.

— Venir, rectifia Dumont par pur automatisme.

— Ta gueule, coupa la femme. C’est pas à toi non plus que je cause. C’est à Schneider que je cause. (Ostensiblement, elle s’adressa seulement à lui.) Vous voulez savoir quoi ?

— Chiquito est passé te voir, la veille que Francky se fasse serrer. Chiquito est un homme à Bubu. Pas possible de lui remettre la main dessus : on dirait qu’il est parti pour une autre galaxie.

La femme grogna mais ne dit rien. Charlie Catala n’avait pas décoléré. Schneider sentait bien que le jeune homme était encore disposé à entrouvrir le tiroir à baffes. Dans son for intérieur, il aurait presque été disposé à laisser faire, ne serait-ce que pour voir lequel des deux aurait finalement le dessus. Schneider recelait parfois en lui-même des motifs d’hilarité que nul n’aurait pu supposer. Il savait d’avance lequel des deux allait gagner. Il se borna à avancer, sans trop de conviction :

— On sait que Chiquito vous a apporté un paquet. Qu’est-ce qu’il y avait dedans, Maria ?

La femme gonfla les joues, étrécit les paupières. Plongea le bras dans son sac sans hésiter. Le paquet atterrit devant Schneider, en tout point conforme à la description qu’en avait donnée Courapied.

— Ah, c’est ça qui vous gratte, Schneider ? Tenez. Vous pouvez vous le garder, moi j’en veux pas. Je ne suis pas une pute qu’on achète.

Les policiers comptèrent l’un après l’autre. Les billets étaient neufs, encore enliassés comme au sortir de la banque. Il y en avait pour dix millions de francs.

Schneider rangea la voiture de service devant la boutique de Marina, baissa le pare-soleil de manière que le panneau « Police » soit visible des contractuelles et signala à la radio qu’il quittait l’écoute. Marina était près de la caisse. Elle laissa la vendeuse poursuivre sa tâche et conduisit Schneider à travers la réserve jusqu’à la petite cour derrière, qui faisait comme un puits entre les immeubles sombres. L’été on étouffait, l’hiver il y gelait. Il y avait cependant une table de bistrot et des sièges, ainsi qu’une jardinière dans un coin avec des herbes sèches et craquantes, des graminées pour la plupart. Ils prirent place et Schneider alluma une cigarette. Marina lui trouva le regard fatigué. Elle était au courant, pour Cheroquee. La jeune femme lui avait parlé, pour Schneider. Elle avait toujours cherché un homme comme lui. Maintenant qu’elle l’avait trouvé, elle savait que c’était lui et personne d’autre. Dans sa voix haletante, aux inflexions un peu snobs, un peu maniérées, il y avait à présent autre chose. Comme un tremblement, qui pouvait sembler fait d’autant de crainte que d’excitation, la voix d’une femme qui s’aventure au jugé dans un couloir sombre et peu sûr, et qui en conçoit une étrange fierté, une sorte d’exaltation triste.

Marina regarda Schneider, dans l’expectative. Il dit, en la balayant au passage de son regard gris :

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Qu’est-ce qui ne va pas, quoi ?

— Tom. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Ainsi, il l’avait senti aussi. Elle resta silencieuse, puis tapa une cigarette à Schneider, qui lui donna du feu d’un geste machinal. Il y eut le claquement sec du Zippo, semblable à celui d’une arme dont on actionne la culasse. Elle ne savait pas ce qui n’allait pas. Elle savait juste que quelque chose n’allait pas. Tom s’éloignait. Il avait commencé à dériver sans bruit, un peu comme un navire qui a rompu les amarres sans que nul ne s’en aperçoive tout de suite, mais elle l’avait remarqué. Il avait commencé à s’éloigner à pas de loup, en tâchant que nul ne s’en rendît compte. La jeune femme croisa les doigts sur la table :

— La semaine dernière, mon avoué m’a fait savoir avec réticence que Tom était en train de réaliser ses actifs. Sa situation financière ne l’exige en rien. J’ai répondu que cela ne me regardait pas. L’avoué m’a dit que si : il a fait état de virements sur mon compte personnel. Nous ne sommes pas mariés. Nous n’avons jamais été mariés.

Elle eut une grimace amère.

— Tom est l’homme des longs desseins et des combines tordues. Je ne sais pas à quoi il joue, ni même s’il joue à quelque chose.

Schneider la dévisagea. Ce à quoi Marina faisait référence ressemblait fort à un processus destiné à organiser sa propre insolvabilité. Depuis des années, Monsieur Tom avait la financière au cul. Depuis des années, son intouchabilité semblait aller de soi. Depuis des années, il déambulait sur la corde raide, avec son éternel sourire sarcastique à la bouche, comme une plaie. Si la montagne se mettait à bouger, c’est que quelqu’un, quelque part, avait commencé à le lâcher. On sentait bien l’ambiance des fins de règne, on sentait bien que quelque chose quelque part, s’était remis en secret à brasser les cartes. Schneider n’appartenait pas à la financière. Il avait d’autres préoccupations en tête. Il demanda :