— Est-ce que Tom a revu Francky avant les faits ?
— Quels faits ?
— Le flingage de Meunier.
Le visage de la jeune femme se fit dur et froid. Son regard n’avait plus d’âge.
Elle dit, les mâchoires serrées :
— Pourquoi vous ne le demandez pas directement à Tom ?
— Parce que c’est à vous que je le demande.
Elle eut une sorte de spasme.
— Qu’est-ce que vous savez, que je ne sais pas, Marina ?
— Rien, affirma la jeune femme.
Ses yeux évitaient ceux de Schneider. Elle ne l’aimait pas beaucoup, mais elle en avait peur. Il y avait dans le regard du flic une sorte d’ancienne sagacité, comme s’il avait vu trop de choses mortes et depuis trop longtemps. Schneider n’attaquait jamais directement l’objectif, il prenait de longues bandes. Il procédait méthodiquement pour saper les défenses ennemies, en commençant par les plus faibles. Il demanda :
— Est-ce qu’il est passé avant que Meunier soit tué ?
La jeune femme s’entendit reconnaître, avec une tristesse résignée :
— S’il est passé, Tom ne me l’a pas dit.
— Mais il a pu passer.
— Oui, avoua Marina. Il a pu passer.
Elle écrasa sa cigarette. Elle frissonna. Le froid venait de lui tomber dessus d’un coup, le froid et un profond sentiment d’amertume. Elle ne faisait pas le poids. Elle n’avait jamais fait le poids. Elle dit pensivement :
— Je ne sais pas s’il m’aime ou pas. Quand je l’ai rencontré, c’était un très bel homme, très puissant. Je savais qu’il avait perdu sa première femme. Je n’ai jamais su au juste ce qu’il faisait ou pas. Il avait été avocat.
Schneider la fixait toujours. Il ne semblait pas porter attention à ce qu’elle disait, aux mots qu’elle prononçait de manière mécanique ou même au son de sa voix. De toutes ses forces, il semblait guetter autre chose, de primordial, derrière le mince et pathétique écran qu’elle s’efforçait de tendre entre ce qu’elle disait et ce qu’il savait qu’elle taisait. Elle avait la certitude qu’elle ne serait pas de force dans un interrogatoire en règle. Elle abandonna brusquement :
— Demandez-lui directement.
Schneider garda le silence. Il leva la tête. Tout en haut, très haut au-dessus de la cour, on voyait un carré de ciel, distant et lumineux. Il avait cessé de pleuvoir. Il refaisait froid. Schneider ralluma une cigarette. Marina demanda, les coudes dans les paumes :
— Est-ce que vous allez en parler à Tom ?
— Parler de quoi ?
— Que vous m’avez vue ?
— Je n’en vois pas la nécessité, déclara Schneider en commençant à se lever.
Elle lui saisit la manche et remarqua :
— Vous ne m’aimez pas beaucoup.
Elle ajouta brusquement :
— Je vous en prie, ne lui faites pas de mal.
— À qui ? demanda Schneider avec brusquerie.
— Ne lui faites pas de mal. Elle ne le mérite pas.
Elle détourna la tête, déclara de manière précipitée :
— C’est une gosse. Elle veut juste qu’on l’aime. Elle m’a appelée plusieurs fois. Elle m’a dit qu’elle avait transporté ses affaires chez vous. Deux sacs polochon. Elle n’a jamais eu beaucoup d’affaires. Deux sacs polochon et sa petite Austin. Quand j’ai rencontré Tom, je n’avais pas grand-chose non plus. Je m’en moquais qu’il soit plus vieux que moi et qu’il ait beaucoup d’argent. J’avais juste besoin d’être aimée.
— On a tous besoin d’être aimés, reconnut Schneider avec amertume.
Il était debout, il était plus vieux que Cheroquee et il n’avait pas beaucoup d’argent. Il allait s’en aller. Marina était encore assise, elle le tenait toujours par la manche, comme si elle voulait obtenir quelque chose de lui, sans doute quelque chose d’inaccessible, d’impossible à tenir, comme une promesse qu’on se fait à soi-même.
— Je vous en prie, ne lui faites pas de mal. C’est rien qu’une pauvre gosse avec un trop gros cœur.
Il ne répondit rien, mais ne la quitta pas des yeux, se bornant à desserrer les doigts glacés, s’apprêtant à tourner les talons. Marina releva le front et s’entendit se rappeler lentement, sans savoir si c’était sa propre voix ou non, si elle le voulait ou non, si elle s’était résignée ou non :
— Il est passé un soir. Il faisait déjà nuit. Un ou deux jours avant le réveillon. Il voulait voir Tom. C’était urgent. Je lui ai dit qu’il était dans son bureau. Il est monté quatre à quatre.
Schneider s’immobilisa brusquement, comme lorsqu’on se rend compte qu’on a avancé trop longtemps sur de la glace trop mince. Il demanda soudain :
— Monté quatre à quatre. Quel genre de chaussures ?
— Quel genre ?
Elle réfléchit et se souvint sans difficulté. Il portait des Santiag. Aussi loin qu’elle se rappelait, le jeune homme portait toujours des Santiags. Son côté manouche, certainement. Des santiags et un vieux blouson flight. Elle aimait bien Francky, parce que lui aussi avait conservé quelque chose de propre et de farouche, qui en faisait à tout jamais un gosse de pauvres. Elle dit, sans hésiter :
— Une vieille paire de santiags. Ils ne sont pas restés longtemps ensemble, puisque j’ai entendu redescendre l’escalier presque tout de suite après, et il est parti, parce que j’ai entendu la moto démarrer et s’en aller.
La jeune femme se leva lentement, par à-coups. Elle avait les doigts gourds et son dos lui faisait mal. Schneider était parti. Il faisait de plus en plus froid. Elle se mit à claquer des dents, puis à trembler de tout son corps. En même temps, elle eut la certitude qu’il ne parlerait pas. Schneider était venu et il était reparti, mais il ne parlerait pas de ce qui s’était dit entre eux, à personne. Elle entra appeler Tom depuis la réserve, mais le numéro était sur répondeur et elle raccrocha.
Schneider reprit la voiture de service. Il ressentait une sorte d’amertume. Il avait fait son métier et conduit habilement son affaire. Il avait appris ce qu’il voulait savoir, ou plus exactement, il avait eu confirmation de ce qu’il soupçonnait. Francky avait revu Tom la veille ou l’avant-veille du flingage. Le jeune homme avait besoin d’argent ou d’une arme pour une raison ou pour une autre, que Schneider finirait par découvrir. Les raisons n’intéressaient pas le policier : il se bornait aux faits. Francky avait besoin d’argent et d’une arme et Tom les lui avait fournis. Schneider se foutait des pourquoi. Il savait d’emblée en l’appelant que, d’une manière ou d’une autre, Marina lui donnerait la réponse qu’il attendait. Ils s’étaient vus, la veille de la mort de Meunier. Le soir du réveillon, Tom avait menti. Tom passait son temps à mentir. Tom mentait tout le temps, à tout le monde. Peu de gens le savaient, mais Schneider ne l’ignorait pas.
Tout en roulant, il se rappela brusquement cet instant, le soir du réveillon, où une jeune femme en colère l’avait regardé droit dans les yeux durant plusieurs secondes. Elle semblait au loin et il avait éprouvé une brusque souffrance, comme à l’instant précis où il avait senti la lourde balle de fusil-mitrailleur le frapper de plein fouet. Deux trajectoires s’étaient alors percutées sans vraie raison. Il n’avait rien à faire là. Elle non plus.
Il consulta sa montre à l’intérieur du poignet. La nuit tombait. Encore deux heures avant que la petite Austin n’apparaisse à l’entrée du parking. Encore deux heures avant qu’il ne se laisse tomber dans l’habitacle qui sentait la cigarette blonde, la quinine et son odeur à elle, qui la mettait en rage mais à laquelle elle ne pouvait rien. Schneider avait en charge une enquête criminelle. Au bout de la ligne de mire, il y avait un jeune homme qui risquait la peine de mort et d’un autre côté, il y avait un homme qu’on allait enterrer. Un flic qu’il n’aimait pas particulièrement et qui n’était à tout prendre qu’un policier médiocre. Schneider roulait en fumant avec seulement en tête le moment où elle tournerait le visage vers lui et lui offrirait sa grande bouche sombre et l’éclat de ses yeux rieurs.