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C’était devenu comme un cancer qui le rongeait.

Jamais il n’avait eu besoin de personne.

Jamais il n’avait compté pour personne.

Jamais il n’avait été aussi près d’abandonner.

Dès qu’il entra dans son bureau, Nello l’accrocha tout de suite. Il avait retourné le terrain et à présent, il avait la certitude que Bubu Wittgenstein était mouillé dans la combine des lingots. Par téléphone, Nello avait retrouvé la trace de Chiquito du côté d’Aubervilliers. Le quatrième couteau de Bubu négociait un plan avec une bande de bicots. Manouches et bicots ne font pas bon ménage, sauf lorsqu’ils se découvrent des intérêts communs. Ils s’étaient découvert des intérêts communs. Schneider écoutait machinalement. L’affaire en était pour l’instant au stade de ce qu’on appelle faire un portefeuille  : une affaire qu’on garde au chaud, qu’on laisse mijoter, ne serait-ce que pour le jour où on n’aurait rien de mieux à faire, ou que les statistiques commanderaient d’urgence un coup pour les remonter.

Parmi les messages qu’on lui avait laissés, il y en avait un de la morgue, que Schneider appela aussitôt en regardant la nuit, dehors, et l’éclat orangé des lampadaires au sodium. Terrier lui fit savoir que le corps de Meunier avait fait l’objet d’une autopsie médicale dès son décès et que, dès lors, en tant que médecin légiste, il ne voyait pas l’intérêt de procéder à une autopsie judiciaire, qui de toute façon n’apporterait rien de plus. Le certificat qui accompagnait le corps stipulait noir sur blanc que le décès avait été causé par des blessures par arme à feu. Mais c’était Schneider qui avait l’affaire en main, et c’était à lui de décider, n’est-ce pas ? Comme il agissait en matière de commission rogatoire, Schneider en référa au juge, qui se rendit à l’avis de Terrier, sous réserve que la défense donne son accord. Schneider appela donc Me Thomassot, qui lui déclara qu’il pouvait aller se faire foutre, lui et son autopsie de merde et que la défense n’avait nullement l’intention de s’opposer à la décision que lui, Schneider, prendrait, tout seul avec sa bite.

Schneider raccrocha, consulta sa montre à l’intérieur du poignet. Une heure encore avant la fin de service. Pas le temps de se rendre au tribunal et de revenir. Il appela donc la juge Meunier et lui annonça que, ayant renoncé à une seconde autopsie, le corps de l’inspecteur principal Meunier se trouvait à présent à disposition de la famille au dépositoire municipal. La femme le remercia avec une sécheresse notable et une froideur distante. Elle lui annonça que la préfecture avait renoncé à tout hommage particulier. Schneider lui présenta des respects, auxquels elle ne répondit pas. Elle aussi avait commencé à dériver loin des terres habitées. Schneider se leva, regarda machinalement le parking et les clients qui entraient et sortaient du supermarché en poussant ou en tirant leur caddy, vide, à demi-vide ou plein à ras bord.

Il avait seulement envie de s’asseoir dans le divan avec un verre et de la voir aller et venir comme chez elle, avec seulement une vieille chemise à lui plus ou moins entrouverte et ses mules à talons à elle. Il y avait chez la jeune femme un pathétique désir de plaire, qui rendait son expression presque enfantine et souvent comme boudeuse. Elle voulait qu’il la désire à chaque instant et y parvenait fort bien. Dumont apparut, les lunettes en haut du front et le visage chiffonné. Il dit :

— Le photographe ne veut rien savoir. Il reconnaît que Bugsy lui a donné à tirer un rouleau de pellicule Ilford 24 × 36, etc., mais il refuse de remettre les négatifs. Il exige un mandat de perquisition. Je lui ai dit qu’en droit français, ça n’existait pas. Il m’a répondu qu’il s’en foutait, qu’il ne donnerait rien, sauf à Bugsy.

— Vous lui avez dit que Bugsy était mort ?

— Non.

— Un point pour nous, estima Schneider.

Il consulta sa montre, compara l’heure à la pendule. Dans moins d’un quart d’heure, la petite Austin apparaîtrait en roulant trop vite, comme de guingois. Schneider contempla la nuit un instant. Dumont s’était fait mettre, mais il avait conservé l’avantage. En ne révélant pas la mort de Bugsy, il avait gardé un atout dans sa manche. En temps normal, Schneider aurait ramassé un subordonné, Dumont, en l’espèce, il aurait pris une voiture et déboulé chez le photographe séance tenante. En temps normal. Il ne se sentait pas en temps normal. Il ressentait une immense lassitude et il savait à quoi l’attribuer. Il décida :

— Demain, il fera jour.

L’interphone grésilla et la voix nasillarde du planton se fit entendre.

— Une dame pour vous, à l’accueil.

— Faites monter, commanda Schneider machinalement.

On tapa à la porte, mais ce ne fut qu’une sorte de frôlement. Quand c’est un flic, même de base, on sent une sorte d’autorité, de distance. Un flic tape à la porte parce qu’il le faut bien et agit sans détour. Schneider dit d’entrer à mi-voix.

Elle entra.

Il fut debout d’un bond.

Tout de suite, elle eut l’air de s’excuser :

— Je voulais attendre en bas, mais on m’a dit de monter.

Personne ne prononça un mot. Cheroquee était belle, seulement belle. Ses longs cheveux épais lui allaient presque à la taille, elle portait un pull en mohair noir, un blouson de cuir et un jean qu’on aurait dits peint à même la peau. Elle portait aussi des bottines à talons hauts. Elle avait tout calculé pour lui, elle s’attendait seulement à ce qu’on l’invite à s’asseoir dans le hall où elle se serait installée sans rien dire à l’attendre, au lieu de quoi le planton lui avait dit de monter en la suivant des yeux jusqu’à l’ascenseur. À présent, elle se trouvait dans ce bureau, où des hommes la regardaient avec ébahissement. Schneider fut le premier à revenir à lui et déclara avec gêne, en guise de préambule :

— Cheroquee.

Il chercha ses mots. Les autres ne la quittaient pas des yeux. Elle avait presque l’impression de se trouver à poil devant eux et que cela ne déplaisait pas vraiment à Schneider. Le premier terme qui lui vint à l’esprit fut ma femme, je vous présente ma femme, mais Cheroquee ne lui appartenait pas. Elle n’appartenait à personne qu’à elle-même. Il dit :

— Voilà. Comme ça vous savez.

Alors seulement, il fit les présentations en règle. Le type qui avait l’air d’un professeur était l’inspecteur Dumont, le bandit corse se nommait Nello. Manquaient à l’appel Charlie, qu’elle connaissait déjà, et Courapied, que personne ne connaissait. Un grand escogriffe en complet gris trois pièces entra, faillit ressortir mais Schneider lui fit signe de rester. Il avait un visage taillé à la serpe et un regard très bleu, presque transparent et parfaitement sinistre, mais s’inclina en un semblant de baisemain devant la jeune femme. Inspecteur Müller, dit La Mule.

Tout en ramassant son arme dans le tiroir, Schneider suggéra que puisqu’on y était, autant aller fêter ça aux Abattoirs. En descendant les marches de l’hôtel de police, il passa le bras autour des épaules de la jeune femme, qui glissa le sien autour de la taille de son mec, sous la veste de combat. Elle sentait la crosse du .45 contre sa hanche et éprouva une sorte d’excitation qu’elle connaissait bien. Il faisait un froid de gueux et ils avançaient serrés l’un contre l’autre, à pas vifs, dans la vapeur d’eau de leurs respirations mêlées. Elle parla à l’oreille de Schneider, qui rit distinctement. Par instants, la jeune femme était capable de propos d’une rare obscénité.