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Ils prirent une table à l’écart et commandèrent tout à tour. Dagmar les servit puis demanda à parler à Schneider en particulier. Cheroquee les regarda s’éloigner jusqu’à l’autre bout du bar, puis s’accouder et se parler au visage, presque tête contre tête. Il y avait dans ses yeux ardoise l’expression endormie mais féroce du doberman femelle auquel un imprudent, sans doute passablement irresponsable, aurait eu l’intention même fugace de piquer sa gamelle. Dagmar dit d’une voix sourde, qui n’était destinée qu’à Schneider :

— Faites gaffe : vous avez un contrat au cul.

Schneider l’observa. Elle avait le regard inquiet. Elle n’avait jamais caché à personne ce qu’elle ressentait pour lui. Elle savait ce qui les séparait, surtout lorsqu’elle avait aperçu entrer, au bras de Schneider, la fille en blouson qu’elle ne parvenait même pas à haïr vraiment. Il suffisait de voir comment ils se regardaient l’un l’autre pour comprendre que personne n’avait plus la moindre chance alentour, tout simplement parce qu’il n’y avait plus d’alentour pour eux à des kilomètres à la ronde. Elle insista :

— Prenez pas les choses à la légère. Stern est un sale con, mais il a des amis.

— Grand bien lui fasse, déclara Schneider.

— Le groupe stups est par terre. Ils disent que c’est votre faute.

— En partie, exact, reconnut Schneider d’un ton amer.

Il se rendit compte qu’ils se parlaient à voix basse, de côté et la bouche presque immobile, comme les taulards condamnés aux longues peines. Elle murmura, avec autant d’amertume :

— On en entend des drôles, quand on rend la monnaie.

Schneider remua les épaules. C’était pas dans la règle que des flics s’en prennent à un autre flic. On pouvait se rentrer dans la gueule, éventuellement se foutre sur la figure, mais les choses allaient rarement plus loin. Rarement. Dagmar dit :

— Ils sont en train de se monter le bourrichon les uns les autres. Il y aurait des additions qui vont se payer. Faites gaffe, Schneider.

— On lui en parlera, promit celui-ci en se redressant.

Il entendait signifier ainsi que l’entretien était terminé et que tout avait été dit. Dagmar resta près de la caisse et le suivit des yeux jusqu’au moment où il se rassit à côté de la jeune femme, l’attira contre lui et posa le front dans ses cheveux. Avec une grimace de souffrance, Dagmar eut la certitude qu’il n’y avait plus personne autour d’eux à des années-lumière, alors elle alla à la machine se servir un verre d’eau glacée et le but debout lentement, à petites gorgées, le temps que la douleur s’estompe presque complètement et redevienne presque supportable.

Dans la nuit, elle se réveilla et sentit qu’il ne dormait pas. Il sembla à Cheroquee qu’il montait la garde. Au jugé, elle lui frôla la jambe. Puisqu’ils étaient réveillés, autant allumer la veilleuse et en fumer une, ce qu’ils firent. Cheroquee remarqua d’un ton paresseux, mais néanmoins menaçant :

— Votre gonzesse, tout à l’heure, j’ai eu envie de lui arracher les oreilles à coups de dent. Si j’en avais pas des plus beaux qu’elle, je lui en voudrais à mort.

— Pas de raison de lui en vouloir.

Il lui frôla le sein du bout de l’index. Elle trembla de pied en cap.

— Recommencez pas, ou il va falloir vous y remettre, prévint Cheroquee.

Schneider rit. Lorsqu’il riait, il avait l’air plus jeune, mais aussi plus démuni et comme rempli de désarroi. On aurait dit qu’il éprouvait de la gêne, ou de la crainte. Il écrasa sa cigarette et se mit en chien de fusil contre elle, nichant le nez sous son aisselle. Il n’avait rien contre le fait de s’y remettre, il était même fin prêt, mais il avait aussi envie de sentir son odeur et la lourde pulsation de son sang sous ses lèvres. Il avait fait du chemin, beaucoup de chemin, il lui semblait à présent être arrivé en vue de la terre promise.

Souvent, dans la pénombre, il parlait à mi-voix. Il parlait à sa jugulaire, il parlait à son flanc ou à ses genoux, ou à son ventre plat et nu. Il ne lui parlait jamais en face. Il ne savait pas parler en face. Il se souvenait parfois de choses qu’il avait crues oubliées pour toujours. Il lui raconta comment son père et sa mère s’étaient rencontrés à un concert spirituel, dans une église où il devait faire dix degrés sous zéro. C’était alors une jeune pianiste qui donnait des concerts dans toute l’Europe et lui était instituteur. Ils avaient eu le coup de foudre, disait-elle d’un ton toujours distant. En juin 1940, l’homme avait pris sa femme et son fils sous le bras et avait gagné Londres en chalutier. Il avait fait de l’acrobatie aérienne avant guerre pour arrondir les fins de mois. Il avait donc été l’un des premiers pilotes des Forces françaises libres. Par rapport aux autres, c’était déjà un vieil homme puisqu’il avait déjà presque trente ans. Il avait survécu à la guerre. Fin 1953, il avait décollé d’une piste indochinoise sur son Corsair à bout de souffle. Schneider dit d’une voix sourde :

— Il savait qu’il était foutu et l’avion aussi. Pendant la bataille d’Angleterre, les pilotes faisaient jusqu’à sept ou huit missions par jour. Ils tournaient tous à la benzédrine. C’étaient des gosses, des gosses de dix-huit ans qu’on envoyait se faire tuer l’un après l’autre. À cause de l’oxygène pur qu’on leur faisait respirer en altitude, il avait eu les poumons brûlés. Il avait donc décollé avec un ailier pour sa dernière mission. Ensuite, ce serait le médecin chef et l’interdiction de vol. L’hôpital.

Cheroquee retint son souffle en le serrant plus fort contre elle.

Elle comprenait mieux à présent les comprimés qu’elle avait trouvés dans l’armoire de toilette de Schneider. Elle ne les avait pas cherchés. Ils venaient de loin et Schneider rejouait une vieille histoire. Le risque majeur était celui du passage à l’acte. Il reprit avec lenteur :

— Vol horizontal. Temps splendide, cinq nœuds de vent. La jungle en bas à perte de vue. À un moment, l’ailier a remarqué que l’avion du chef d’escadrille commençait à grimper à plein moteur vers le soleil. Il a tenté de le joindre mais la radio avait été coupée. Il a vu distinctement le pilote tourner la tête dans sa direction. Il n’avait donc pas perdu conscience. Il a ensuite vu le Corsair monter presque jusqu’au moment du décrochage, puis le pilote avait anticipé et effectué un long virage à gauche avant de se mettre à piquer droit vers le sol. Le temps de comprendre et de faire demi-tour, l’appareil s’était écrasé quelque part sans laisser la moindre trace.

Schneider se tut, et reprit bien plus tard :

— On n’a jamais rien retrouvé, ni de l’avion, ni du pilote. L’armée lui a fait des obsèques synthétiques, c’est-à-dire qu’il n’y avait rien dans le cercueil. J’avais quatorze ans, j’étais en pension. Le proviseur m’a fait convoquer pour m’annoncer la disparition du colonel Schneider. Je devais être fier, mais il ne m’a jamais dit de quoi.

Il eut un long silence pensif, puis Cheroquee ne put s’empêcher de demander :

— Vous avez toujours votre mère ?