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Schneider garda le silence. Si elle était morte, il l’aurait su, ne serait-ce que par le notaire. Cheroquee lui caressait doucement le visage et il lui happa le bout des doigts. Il se rappela avec une fierté sans mélange comment ses hommes l’avaient regardée lorsqu’elle avait pénétré dans son bureau. Il rit doucement et se souvint :

— Quand vous êtes rentrée, j’ai failli dire ma femme. Voilà ma femme.

— Pourquoi vous ne l’avez pas fait ?

Il hésita.

— Je ne m’en suis pas senti le droit.

— Le droit ? Comment ça, le droit ?

Elle avait balancé le duvet et enjambé son mec. Tout en l’installant en elle, Cheroquee avait grogné d’un ton farouche, les mâchoires soudées :

— Je vais vous montrer, moi, si vous n’en n’avez pas le droit.

14

Il y eut d’abord au loin, dans les tréfonds de l’Usine plusieurs borborygmes hésitants, des pets grognons et peu articulés et dont on pouvait penser qu’il s’agissait d’illusions acoustiques. Dont chacun dans le bureau pouvait espérer qu’il ne s’agissait que de pures et simples illusions acoustiques. Sauf Schneider, qui demeura impassible, le visage absent, chacun rentra la tête dans les épaules, lorsque, après quelques trilles d’une insolence calculée, commença à se développer puis à sinuer dans le lointain, assourdi mais distinct, le sublime glissando de la magnifique intro de la Rhapsody in Blue de Gershwin.

— Il a recommencé, déclara laconiquement Müller.

— C’est encore sur nous que ça va retomber, regretta Charlie Catala avec abattement. Vous allez voir que Dieu va encore nous tenir pour responsables.

— Merde, fit Nello. Ça faisait longtemps.

— Personne n’a jamais pensé à lui confisquer son instrument ? s’inquiéta Dumont.

— De quel droit ? demanda sèchement Schneider en relevant les yeux. Monsieur Dumont, pouvez-vous me citer un seul article du code pénal qui donne autorité pour procéder à confiscation, je vous prie ? Même dans le code de la Santé publique, ou celui des Douanes, rien ne prévoit le cas.

Son ton sévère, presque professoral, indiquait clairement que Schneider se foutait du monde. Il s’accouda et ajouta :

— Je dois vous signaler également que toute confiscation que ne prévoit pas explicitement le code peut s’assimiler à un vol. Un vol aggravé s’il est commis par un dépositaire de la force publique. Donc.

— Donc, pas de saisie possible, ricana Charles Catala.

L’inspecteur Courapied détenait en toute légalité une clarinette en la, dite clarinette soprano, pourvue d’une anche dure, qui lui permettait une sonorité rauque et incisive, adaptée à son usage dans les sous-sols de l’Usine. Au cours de ses incessantes pérégrinations, l’inspecteur Courapied avait découvert tout un tas de gaines montantes, en tôle comme en fibrociment ou en matière plastique, lesquelles conduisaient un grand nombre de tuyaux et de câbles, depuis les soutes du navire jusqu’aux ponts supérieurs. Il avait repéré l’une d’entre elles en particulier, qui conduisait directement le son jusqu’à la suite de Dieu. Pour des raisons personnelles sur lesquelles il n’avait jamais entendu s’expliquer, l’inspecteur Courapied éprouvait une haine muette et farouche pour le commissaire central Alvarez.

De temps à autre, de manière imprévisible, Courapied se postait donc à la trappe de la gaine montante, se chauffait les lèvres en même temps que son instrument, lâchait quelques perles comminatoires, puis se lançait dans un long solo déchirant. À l’étage, Alvarez bondissait de son fauteuil. Le son semblait provenir de nulle part et sonnait clairement et nettement comme une provocation. Alvarez surgissait dans le secrétariat en hurlant. La secrétaire ne prenait même pas la peine de lever le nez. Elle n’avait aucune idée de qui avait pu faire quoi. Dans la partie qui se jouait, elle entendait demeurer d’une stricte neutralité. En furie, Dieu fonçait dans le couloir et débarquait chez le chef du groupe criminel. La porte s’ouvrait au large et claquait contre le mur. Parfois, elle manquait lui revenir dans la figure. Alvarez bafouillait, s’étranglait de colère. Schneider levait à peine le visage et s’enquérait avec une courtoisie indiscutable, mais quelque peu sarcastique :

— Oui ? C’est à quel sujet, monsieur le central ?

Schneider en tête, ils tendaient tous l’oreille. Courapied semblait doté d’un souffle inépuisable et d’une détermination sans faille. Il en était aux dernières notes du pathétique glissando ascendant, menant du do au mi aigu, et lui conférait une sorte de rude désenchantement, que Schneider appréciait à sa juste valeur, tout en guettant la porte. D’un instant à l’autre, Dieu allait faire son apparition en vociférant. Schneider lui opposerait son exaspérante civilité. Alvarez parlerait de révocation, d’indignité, d’atteinte à la notion même de service public, le tout dans le plus parfait désordre. Brusquement, le silence se fit et chacun put craindre que Courapied se fût fait serrer par les kébours. Dumont revint à lui le premier et tendit le ticket à Schneider.

— Le photographe.

— Oui, se rappela Schneider, les sens aux aguets.

Déjà, des portes battaient au loin. On sentait la maltraitance. Schneider prit le parti de se lever, de glisser son pistolet à l’étui et de ramasser sa veste de combat sur le dossier de son fauteuil. Il laissa errer son regard sur le petit cercueil posé devant son sous-main. Il laissa donc tout le temps à Dieu d’arriver. Celui-ci fit irruption à l’instant même où Schneider se dirigeait vers la porte en enfilant sa veste, tout en conservant tout de même une distance de sécurité entre le battant qui n’allait pas manquer de s’ouvrir à toute volée et sa propre personne. La porte parut exploser. Alvarez ouvrit la bouche pour hurler — il était tout de même Commissaire central et Directeur départemental des Polices urbaines —, mais il n’en eut pas le temps. Le visage préoccupé, Schneider lui fila devant en le saluant au passage et ses troupes le suivirent comme un seul homme. Ils avaient du taf, et entendaient le faire, envers et contre tous. À mi-couloir, Schneider se retourna brusquement et se souvint :

— Soyez sympa : refermez la porte en sortant, monsieur le central.

Le photographe s’appelait Salmson. Comme les voitures Salmson, oui. Non, il n’y avait aucun lien familial, du moins à sa connaissance. Son officine était petite, étroite et basse de plafond. Salmson portait de grosses lunettes d’écaille aux verres très épais qui lui faisaient de gros yeux de grenouille, une blouse grise de quincailler tenue à la taille par une ceinture de cuir usagée. Il avait les doigts jaunis d’hyposulfite. Il menait un combat perdu d’avance contre la calvitie et campait sur des positions solidement établies : pas de mandat, pas de négatifs.

Ceux-ci étaient la propriété d’un certain Bugsy, dont il ignorait tout, y compris le patronyme exact. Schneider soupira faiblement. Dumont le vit sortir une liasse de clichés Polaroïd de sa poche de poitrine et les étaler comme une donne de poker sur le comptoir. Le choc des mots, le poids des photos. Schneider croyait peu aux vertus des mots. Il arrangea les clichés avec une minutie sadique. Il dit, avec flegme :

— Bugsy. Bugsy en pièces détachées. Ce que vous voyez là, c’est un morceau de son pariétal gauche. Une partie de la face demeure cependant reconnaissable.

Schneider releva les yeux, transperça l’autre d’un regard inflexible.

— Reconnaissez-vous le soi-disant Bugsy, sur la photo que je vous présente ?