— Ou-i, articula Salmson avec difficulté, le regard fuyant dans toutes les directions.
— En êtes-vous certain ? Regardez bien. Il me faut une identification formelle, susceptible d’être utilisée devant un jury d’assises.
En même temps, il lui mit le cliché sous les yeux, à moins de vingt centimètres. Les flics ont l’habitude des photos d’autopsie, pas les civils. N’y tenant plus, Salmson alla vomir dans la corbeille à papier. Lorsqu’il se retourna en s’essuyant avec la manche, il clignota plusieurs fois en code phare et demanda au jugé :
— Il est mort, c’est ça ?
— Très mort, admit Schneider en tendant la main, paume en l’air.
Salmson fourragea dans un bac sous le comptoir, laissa tomber une pochette cristal dans la main de Schneider en prévenant :
— Me demandez pas ce qu’il y a là-dedans, je n’en sais rien.
— C’est ça, grinça Dumont.
— Garde à vue, soupira Schneider en sortant les menottes de sa ceinture.
Il était dix heures dix à sa montre, neuf heures moins cinq à la pendule de la boutique.
Quand il rentra à l’Usine avec Salmson en remorque, Schneider apprit que le stand de tir avait appelé. En contrôlant les registres, il apparaissait que les gens du groupe criminel n’avaient pas effectué leur tir annuel réglementaire. Schneider fit le tour des volontaires et n’en trouva pas. Il confia Salmson pour audition, aux bons soins de Müller. S’il y avait quelque chose à savoir, celui-ci l’apprendrait du seul fait de son étrange regard spéculatif, qui semblait s’attacher à localiser chez le suspect chaque organe ou fraction d’organe, chaque articulation, chaque centre nerveux, le moindre tendon dont la manipulation méthodique et raisonnée était susceptible de provoquer une intolérable souffrance.
Müller n’avait jamais torturé personne et d’ailleurs n’y songeait pas.
Son étrange regard flegmatique suffisait.
Schneider avait chargé Charles Catala de déposer les négatifs saisis au laboratoire photo de la PJ, avec pour mission de les faire tirer d’urgence en format 13 × 18 et d’en constituer un classeur aux feuillets numérotés, destiné à être éventuellement joint à la procédure. Il avait ensuite récupéré trois boîtes de cartouches, ramassé un storno sur le rack de rechargement et annoncé en sortant qu’il restait en veille radio.
Routine.
Au stand, normalement, on ne tire pas de la cartouche .45 et surtout pas de la munition à ogive blindée. On ne tire pas non plus entre les heures d’ouverture et en l’absence d’un moniteur directeur de tir. Normalement, seul celui-ci pouvait mettre à jour les carnets de tir des fonctionnaires de police. On ne tirait pas non plus à l’arme de guerre. Le Colt .45 est une arme de guerre. Le planton avait néanmoins laissé entrer Schneider, puis verrouillé la porte blindée derrière eux. Il avait allumé le pas de tir et vérifié le mécanisme des cibles de tir rapide. Durant deux ou trois secondes, la cible apparaissait brusquement, représentant la silhouette menaçante d’un homme de face avec les zones létales que l’on devait toucher, soit la tête et le plastron. Avec un claquement sec, le porte-cible pivotait, la cible disparaissait.
Puis réapparaissait.
Durant le bref laps de temps qu’elle se présentait de face, le tireur devait aligner son arme, faire feu et toucher.
Schneider avait une manière de procéder qui n’appartenait qu’à lui. Il demeurait debout, les deux pieds parallèles campés au sol, à l’aplomb des épaules. Il gardait le dos et les épaules droits. Schneider tirait comme il conduisait, les mains gantées. Au top de départ, il remuait les doigts comme pour les dégourdir et son visage revêtait un air absent.
Dès que la cible apparaissait, le .45 grondait. Schneider tirait à bras tendu, la main droite dans la paume de la gauche afin de compenser le recul. Il tirait coup sur coup, aussi vite que le mécanisme semi-automatique le permettait. Pas la moindre simagrée, rien de chorégraphique. Schneider tirait rapidement, presque avec dédain. Rapide, méthodique et précis. Puis la cible s’effaçait et il changeait de chargeur et remettait l’arme à l’étui jusqu’à la prochaine fois.
Schneider tirait dans les conditions de combat, sans casque sur les oreilles.
Il remplissait chaque chargeur à sept cartouches et non cinq, comme le prévoyait le règlement. Schneider tirait pour tuer, doublant systématiquement chaque impact. Ceux-ci finissaient par faire dans le papier de la cible une plaie aux bords déchiquetés de la taille d’une boîte d’allumettes de ménage. Contrairement aux règles du tir de police, il tirait à vingt-cinq mètres, soit la distance habituelle du tir sportif, très au-delà de la zone de mort d’un flic en civil qu’on estime à dix mètres.
En fin de séance, il ramassait les douilles une par une, les remettait entre les croisillons de leurs boîtes. Puis il allait récupérer la cible, qui ne comportait généralement pas de surprise majeure, la froissait en boule et la jetait à la corbeille. Ensuite, il passait dans la petite pièce qui servait à l’entretien des armes, signait lui-même les carnets de tir en toute illégalité, démontait, nettoyait, graissait et remontait son pistolet. Il en vérifiait ensuite le fonctionnement à vide — deux coups de sécurité, actionnant posément la glissière deux fois de suite en direction du plafond, afin de s’assurer que l’arme était vide, aussi bien la culasse que la crosse. Enfin seulement, il remplissait son chargeur à sept cartouches, le renfonçait dans la crosse et mettait l’arme à l’étui. La fête était finie, pour autant qu’il y ait eu fête. Le planton déverrouillait, saluait et Schneider s’en allait sans avoir ajouté quoi que ce soit. À aucun moment, il n’avait manifesté le moindre entrain, la moindre satisfaction, le plus petit contentement de soi.
Au stand, Schneider avait l’air d’un zombie, dont le regard était en permanence tourné vers l’intérieur. Il avait les yeux morts. Ce qu’ils semblaient voir, nul ne se serait senti incité à en connaître la nature, de près ou de loin.
À mi-chemin entre le stand et la voiture de service, au moment où il allait regagner celle-ci, le storno retentit. Une grande brassée de corbeaux tournoyait au-dessus d’un bosquet dénudé faisant office de décharge sauvage, criaillant dans l’air froid et se disputant sans doute quelque charogne décharnée et raide de gel. Comme Schneider tardait à répondre, la voix de Catala se fit plus pressante :
— Autorité, autorité, faites retour immédiatement au service.
Pour faire bonne mesure et en dépit de la discipline radio qui interdisait tout commentaire superflu, le jeune flic ne put s’empêcher d’ajouter avec précipitation :
— Faites retour, on a une emmerde…
Le silence régnait dans le bureau, tandis que les photos se tendaient de main en main, encore raides tièdes d’être passées à la glaceuse. Bugsy valait ce qu’il valait en tant que dealer, mais c’était un photographe de grande qualité. Il travaillait avec du matériel de grande qualité et un téléobjectif au piqué exceptionnel. Nikon-moteur avec dos dateur. Du matériel de professionnel, qui avait fait l’objet d’une déclaration de vol des mois auparavant. L’appareil pouvait tirer à quatre images par seconde, ce qui lui donnait une autonomie de neuf secondes par bobine. Bugsy avait utilisé une seule bobine, qui comportait trente-huit et non trente-six vues. Salmson avait fait un travail d’une qualité remarquable, il se faisait une fierté de développer chaque bobine une par une et non à la machine automatique.
C’était l’empilement de toutes ces qualités qui mettaient les flics dans une merde noire, Schneider pour commencer en tant que chef de groupe de la Criminelle. Schneider s’était planté dans les grandes largeurs. Ces putains de photos en faisaient foi. Bugsy avait utilisé de la pellicule haute sensibilité, mais l’éclairage cru de la station garantissait à soi seul une luminosité exceptionnelle. On voyait bien la Harley avancer, le type béquiller. On voyait bien l’Alfa paraître dans l’image. On voyait bien Meunier s’approcher du soi-disant Francky. Montrer quelque chose à bras tendu. Et subitement, les images semblaient procéder par saccades. Pour une raison inconnue, Francky remontait du poignet la visière de son casque. Sur l’image suivante, on le voyait reculer d’un pas, sur la suivante encore, il avait un pistolet au poing, on voyait une flamme de départ au bout du canon. On voyait surtout qu’il avait détourné un instant le visage dans la direction générale de l’appareil, sans doute surpris par le fracas de la détonation et la puissance du recul.