Il y avait un jardin hydroponique. « Interdit, déclara Brennan. L’arbre de vie. N’entrez jamais ici. »
Il y avait une salle de culture physique. Brennan montra à Roy comment régler les machines pour les muscles d’un reproducteur. La pesanteur était pratiquement nulle à bord du Hollandais Volant. Il faudrait qu’ils prennent tous deux de l’exercice.
Il y avait un atelier de mécanique.
Il y avait un télescope : grand, mais tout à fait classique. « À partir de maintenant, je ne veux pas me servir de générateurs de pesanteur. Je veux que nous ressemblions à un rocher. Plus tard, nous ressemblerons à un vaisseau Pak. »
Roy pensa que ce serait superflu. « Il s’écoulera la moitié de cent soixante-treize ans avant que les Pak ne découvrent une trace de ce que nous faisons maintenant.
— Peut-être. »
Pendant les premières semaines de leur voyage, ils ne firent pas grand-chose en dehors de l’entraînement auquel Brennan soumit Roy Truesdale pour lui apprendre à se servir de l’astronef. Il l’initia aux différences qui existaient entre le vaisseau de Phssthpok et celui de Brennan. « Je ne sais pas combien de temps nous aurons besoin de ce camouflage, lui dit Brennan. Peut-être définitivement. Peut-être pas. Cela dépend. »
Brennan transforma donc le module de commande en salle de cours, en accrochant des détecteurs aux appareils de contrôle et en surveillant la puissance absorbée de l’extérieur. Roy apprit à se maintenir constamment à zéro g virgule quatre-vingt-douze. Il apprit aussi à frôler les champs de façon à brouiller légèrement les gaz d’éjection. Le propulseur de Phssthpok était moins bien réglé que celui de Brennan, en raison de son voyage de trente et un mille années-lumière.
Le module de commande était beaucoup plus spacieux que Roy ne l’avait imaginé. « Phssthpok ne disposait pas d’autant de place, je suppose ?
— Non. Phssthpok était obligé de transporter des vivres, de l’air et du matériel de recyclage pour la bagatelle de mille années. Moi, non. Et pourtant nous n’aurons pas beaucoup de place… mais nous nous distrairons. Phssthpok ne possédait pas notre technologie à ordinateur, ou il ne s’en servait pas.
— Je me demande pourquoi.
— Un Pak ne voit pas l’intérêt qu’il y a à prendre une machine pour penser à sa place. Il pense déjà trop bien… et cela lui plaît trop, d’ailleurs. »
L’intérieur de la capsule de fret, en forme de larme, n’avait rien de commun avec celle du vaisseau extra-terrestre qui s’était aventuré dans le système solaire deux siècles plus tôt. Sa cargaison était la mort. Il pouvait éjecter de lourds avions à réaction et se battre lui-même. Son plus long axe était un laser. Une grosse tuyère, parallèle au laser, pouvait engendrer un champ magnétique dirigé. « En principe, pour perturber les champs d’un statoréacteur Bussard à monopôles. Évidemment, cela pourrait ne pas lui faire grand mal si vos calculs de temps ne sont pas justes. » Lorsque Roy eut appris à s’en servir – et ce fut long car il ignorait à peu près tout de la théorie des champs – Brennan voulut lui enseigner le bon moment.
Alors, Roy se révolta.
Il n’avait pas trouvé spécialement agréables les deux derniers mois. Il était retourné à l’école, unique élève d’un professeur qu’il ne pouvait ni fuir ni baratiner. Retomber dans l’enfance ne lui plaisait pas du tout. Il regrettait les espaces libres de la Terre. Il regrettait Alice. Les femmes lui manquaient, que diable ! Et il en avait encore pour cinq ans…
Cinq ans, puis le reste de son existence sur Wunderland. Il ne connaissait presque rien du Wunderland ; il savait seulement que sa population était peu nombreuse et dispersée, que sa technologie était à peine adéquate. Un paradis pastoral, peut-être ; un joli site pour y vivre… jusqu’à l’arrivée de Brennan. Car une fois Brennan arrivé, le Wunderland serait sur pied de guerre.
« La flotte Pak est à cent soixante-treize ans de distance, protesta-t-il. Nous serons sur Wunderland dans cinq ans. Qu’est-ce qui vous fait croire que vous aurez besoin d’un artilleur ? Au fond, que fais-je ici ? »
Brennan s’accrocha au rebord de la tuyère propulsive d’une bombe à fusion. « Figurez-vous que j’ai appris l’humilité. Il y a longtemps, je pensais à rechercher une flotte Pak, mais je ne l’ai pas fait. Simplement parce que la probabilité était trop faible. Eh bien, je ne veux plus prendre de risques !
— Quels risques ? Nous savons où se trouve la flotte Pak.
— Je ne voulais pas vous inquiéter. Ce n’est qu’une idée générale.
— M’inquiéter ! Je crève d’ennui !
— Très bien. Alors revenons un peu en arrière, dit Brennan. Nous savons où se trouve la première flotte, et nous connaissons son importance. La deuxième n’a pas été lancée pour un autre vol de trois cents ans. Tout ce que j’ai découvert à son sujet est une source inégale de ces mêmes éjections chimiques, décentrée par rapport à la première flotte, et se déplaçant un peu plus vite. Elle ne collerait pas directement à la première flotte. Cela lui dévorerait trop de carburant.
— Est-elle forte ?
— Moins nombreuse. De l’ordre de cent cinquante vaisseaux, en supposant qu’ils n’aient pas modifié la fabrication, ce qui est possible. Je n’en sais rien.
— Y a-t-il une troisième flotte ?
— Dans l’affirmative, je ne la détecterai jamais. Ils ont dû aller loin pour trouver de nouvelles ressources qui leur permettent de construire la deuxième flotte. Peut-être ont-ils été obligés de creuser des mines dans des mondes appartenant à des systèmes voisins et de construire là leurs vaisseaux. Combien de temps leur faudrait-il pour construire une troisième flotte ? Si elle existe, elle est trop loin pour moi. Mais l’intéressant est qu’il faut qu’il y ait une dernière flotte.
— Que voulez-vous dire ?
— Je suggère simplement que, après le départ de la dernière flotte – la deuxième, la troisième ou la quatrième, peu importe – quelques protecteurs ont dû rester derrière. Probablement ceux qui n’avaient pas de descendants reproducteurs. Pourquoi seraient-ils restés ? En partie pour faire de la place sur les vaisseaux, et en partie parce qu’ils pouvaient rendre service sur Pak.
— Sur un monde désert ? Comment ?
— En construisant par exemple une flotte de reconnaissance. »
Ce n’était pas la première fois que Roy se posait des questions sur l’équilibre mental de Brennan. Les changements intervenus dans sa physiologie, plus deux cent vingt ans de solitude… Mais si Brennan souffrait d’un dérangement quelconque, il devait être aussi trop intelligent pour se trahir.
Avec douceur, Roy objecta : « Mais votre flotte de reconnaissance se trouverait à cinq cents ans au moins derrière les autres ?
— Cela paraît idiot, n’est-ce pas ? Mais ils sont libres de procéder à certaines expériences. Ils ne sont pas tenus à une fabrication éprouvée parce qu’ils ne risquent que leur propre vie. Ils n’ont pas besoin d’une capsule de fret. Ils pourraient naviguer indéfiniment à trois pesanteurs… En tout cas, moi, je le pourrais. Cela réduirait le poids de leur ravitaillement, parce que leur voyage serait moins long. Une fois les reproducteurs partis, libre à eux de se lancer dans toutes sortes de choses : pourquoi n’auraient-ils pas ouvert de nouvelles mines de métaux en déclenchant des éruptions dans l’écorce de Pak ?
— Vous avez une belle imagination !
— Merci. Ce que je voudrais dire, c’est qu’ils ont pu projeter de dépasser la première vague des vaisseaux de réfugiés à peu près là où les télescopes Pak ne sont plus suffisants pour reconnaître le territoire. À partir de là, ils guident la flotte. Vous crevez toujours d’ennui ?