Puis, il se souvint qu’il avait conseillé à Lygie de se transporter dans la maison des Aulus, et il demanda:
– Et le Vicus Patricius?
– En feu, – répondit Junius.
– Et le Transtévère?
Junius le regarda, surpris:
– Qu’importe le Transtévère? – répondit-il en pressant de ses mains ses tempes qui éclataient.
– Je tiens plus au Transtévère qu’à tout le reste de Rome! – gronda Vinicius avec emportement.
– Alors, il ne te sera guère accessible que par la Voie du Port, car près de l’Aventin, le feu t’étoufferait… Le Transtévère?… Je ne sais pas. Peut-être que lors de mon départ le feu ne l’avait pas encore atteint: les dieux seuls le savent…
Après quelque hésitation, Junius reprit à voix basse:
– Je sais que tu ne me trahiras pas: je te dirai donc que ce n’est pas un incendie ordinaire. On a empêché de porter secours au Cirque… Quand les maisons ont commencé à flamber, j’ai entendu, de mes propres oreilles, hurler par des milliers de voix: «Mort aux éteigneurs!» Des gens parcourent la ville en jetant dans les maisons des torches allumées… D’autre part, le peuple se révolte, crie qu’on brûle la ville par ordre. Inutile d’en dire plus. Malheur à la ville, malheur à nous tous, malheur à moi! Aucun langage humain ne saurait exprimer ce qui se passe là-bas. Les habitants périssent au milieu des flammes, s’entre-tuent dans le tumulte… C’est la fin de Rome!…
Il répéta encore: «Malheur! Malheur à la ville! Malheur à nous!»
Vinicius, lui, avait foncé avec son cheval sur la Voie Appienne.
Mais il lui était difficile d’avancer. Un fleuve d’hommes et de chars roulait à sa rencontre. Il voyait, comme s’il l’eût tenue dans le creux de sa main, la ville entière ensevelie dans ce monstrueux incendie… Cette mer ignée vomissait une chaleur atroce et le vacarme humain ne pouvait couvrir le crépitement et le sifflement des flammes.
Chapitre XLIII.
À mesure que Vinicius se rapprochait des murs de la ville, il se rendait compte qu’il lui avait été plus facile d’arriver jusqu’à Rome qu’il ne l’était d’y pénétrer. Il y avait une telle foule sur la Voie Appienne qu’on ne pouvait avancer. Des deux côtés, les maisons, les champs, les cimetières, les jardins et les temples étaient transformés en campements. Le temple de Mars, tout près de la Porte Appienne, avait été forcé par la foule, en quête d’un refuge pour la nuit. Dans les cimetières, il y avait une lutte sanglante pour la possession des grands mausolées. Tout le désordre d’Ustrinum n’était qu’une pâle image de ce qui se passait dans la ville même.
Il ne subsistait plus aucun respect pour le droit, la loi, les fonctions publiques, les liens de la famille et la distinction des classes. Des esclaves bâtonnaient des citoyens; des gladiateurs ivres du vin volé à l’Emporium parcouraient en bandes et avec des cris sauvages les campements, bousculant les gens, les piétinant et les dépouillant. Nombre de barbares en vente dans la ville s’étaient enfuis de leurs baraquements. L’incendie et la ruine de Rome marquaient pour eux la fin de la servitude et l’heure de la vengeance: et, tandis que la population autochtone tendait avec désolation les bras vers les dieux, ils se jetaient sur elle, dévalisant les hommes et molestant les jeunes femmes. À eux s’étaient joints des esclaves en service depuis longtemps, des misérables uniquement vêtus d’une ceinture de laine aux hanches, population invisible le jour dans les rues et dont l’existence était presque insoupçonnée à Rome. Ces rassemblements d’Asiatiques, d’Africains, de Grecs, de Thraces, de Germains et de Bretons, baragouinant dans toutes les langues, sauvages et déchaînés, croyaient l’instant venu de prendre leur revanche de tant d’années de souffrances et de misères.
Au milieu de cette foule agitée, à la lueur du jour et de l’incendie, se montraient les casques des prétoriens, sous la protection de qui se mettaient les citoyens paisibles; par endroits, ils devaient attaquer eux-mêmes la canaille en délire. Vinicius avait vu des villes forcées, mais jamais il n’avait assisté à un tel chaos, où se mêlaient le désespoir, les larmes, les gémissements, la joie sauvage, la fureur et la licence. Au-dessus de cette foule affolée mugissait l’incendie, et la plus puissante ville du monde brûlait sur ses collines, enveloppée d’un souffle embrasé et de nuages de fumée qui obscurcissaient complètement le ciel.
Après des efforts inouïs, et risquant à tout instant sa vie, le jeune tribun put gagner cependant la Porte Appienne: là, il s’aperçut que par le quartier de la Porte Capène il ne lui serait pas possible de pénétrer dans la ville, non pas tant seulement à cause de la foule, mais aussi de la chaleur torride qui, même avant la porte, faisait vibrer l’air. Le pont, près de la Porte Trigène, vis-à-vis le temple des Bonnes-Déesses, n’existait pas encore et il fallait, pour traverser le Tibre, gagner le Pont Sublicius, c’est-à-dire couper une partie de la ville, l’Aventin, complètement embrasée. C’était chose matériellement impossible.
Vinicius comprit qu’il fallait rétrograder vers Ustrinum, quitter la Voie Appienne, franchir le fleuve au-dessous de la ville et gagner la Voie du Port, qui mène tout droit au Transtévère La chose n’était guère plus facile, attendu le désordre croissant qui régnait sur la Voie Appienne. Il eût fallu s’ouvrir la voie l’épée à la main et, surpris par l’annonce de l’incendie, Vinicius n’avait pris aucune arme.
Mais, près de la fontaine de Mercure, il aperçut un centurion qu’il connaissait et qui, à la tête de quelques dizaines de prétoriens, défendait l’accès de l’enceinte du temple. Il lui donna l’ordre de le suivre, et le centurion, reconnaissant le tribun et l’augustan, n’osa se soustraire à son ordre.
Vinicius prit donc le commandement de cette troupe et, oublieux des préceptes de Paul sur l’amour du prochain, il fondit en pleine cohue avec une ardeur fatale à ceux qui ne savaient se ranger à temps. Il était poursuivi de malédictions et de pierres, mais il n’y prenait garde, voulant au plus tôt atteindre un endroit libre. Cependant, on n’avançait qu’au prix des plus grands efforts. Ceux qui campaient déjà refusaient le passage et maudissaient tout haut César et les prétoriens. Par instants, la foule se montrait hostile. Aux oreilles de Vinicius arrivaient des voix qui accusaient Néron d’être l’incendiaire. On menaçait ouvertement de mort lui et Poppée. Des cris: «Pitre! Histrion! Matricide!» retentissaient de toutes parts. Les uns proposaient de le jeter au Tibre; d’autres criaient que Rome avait montré assez de patience. Il était évident que ces menaces pouvaient facilement dégénérer en révolte ouverte et que, pour cela, il suffisait à la foule de trouver un chef. En attendant, sa fureur et son exaspération se tournaient contre les prétoriens qui ne pouvaient se dégager de la cohue, la voie étant également encombrée par des tas de malles et de caisses pleines de provisions, de berceaux, de lits, de chars et de litières arrachés à l’incendie. Çà et là, il y avait des bagarres; mais les prétoriens avaient vite raison de la foule sans armes. Vinicius avec eux avait traversé non sans peine dans toute leur largeur les Voies Latine, Numicienne, Ardéatine, Lavinienne et Ostienne, contournant les villas, les jardins, les cimetières et les temples. Enfin, il atteignit le Vicus Alexandri, bourg derrière lequel il passa le Tibre: il y avait là moins d’encombrement et de fumée. Il y apprit par des fuyards que quelques ruelles seulement du Transtévère avaient été atteintes par le feu, mais que sans doute rien n’y échapperait, puisque des individus le propageaient à dessein et empêchaient de l’éteindre, déclarant agir par ordre. Le jeune tribun ne doutait plus du tout à présent que César n’eût ordonné d’incendier Rome, et la vengeance réclamée par les foules lui sembla juste. Qu’eût donc fait de plus Mithridate ou tout autre des ennemis les plus acharnés de Rome? Le vase était débordé, la folie était devenue trop monstrueuse et l’existence absolument intolérable; Vinicius était convaincu que l’heure fatale avait sonné pour Néron, que la ville en s’écroulant devait écraser et écraserait le monstrueux pitre chargé de tous les crimes. Qu’un homme assez audacieux se mît à la tête de la population exaspérée, et en quelques heures l’événement serait accompli. Et des pensées hardies, des idées de vengeance, lui passèrent dans l’esprit. Pourquoi pas lui? La famille des Vinicius, qui comptait toute une lignée de consuls, était connue de tous les Romains. Un nom suffisait à la foule. Une fois déjà, lorsque quatre cents esclaves du préfet Pedanius Secundus avaient été condamnés à mort, on s’était trouvé à deux doigts de l’émeute et de la guerre civile. Que serait-ce donc aujourd’hui, en face de cette horrible calamité dépassant toutes celles que Rome avait vues depuis huit siècles?