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«Celui qui appellera aux armes les quintes, – songeait Vinicius, – celui-là détrônera certainement Néron et revêtira la pourpre.» Et pourquoi, lui, Vinicius, ne serait-il pas celui-là? Il était plus énergique, plus vaillant, plus jeune que les autres augustans… Il est vrai que Néron avait sous ses ordres trente légions campées sur les frontières de l’empire, mais ces légions elles-mêmes, leurs chefs en tête, ne se révolteraient-elles pas en apprenant l’incendie de Rome et de ses temples? Alors, lui Vinicius, pourrait devenir César. Déjà on racontait à mots couverts parmi les augustans qu’un prophète avait prédit la pourpre à Othon. Ne valait-il pas Othon? Peut-être que le Christ et sa puissance divine lui viendraient en aide? Peut-être même était-ce lui qui l’inspirait en ce moment? «Oh! s’il en était ainsi!» s’exclamait Vinicius en lui-même. Alors il se vengerait sur Néron des dangers que courait Lygie et de ses terreurs; il ferait régner la justice et la vérité, répandrait la doctrine du Christ depuis l’Euphrate jusqu’aux rives brumeuses de la Bretagne, et en même temps vêtirait de pourpre sa Lygie et la ferait souveraine de l’univers.

Mais ces pensées, jaillies de sa tête comme une gerbe d’étincelles jaillit d’une maison en flammes, s’envolèrent comme des étincelles. Il fallait avant tout sauver Lygie. Il voyait le fléau de près; aussi, la peur le reprit et, en face de cet océan de feu et de fumée, en face de cette terrible réalité, la conviction que l’apôtre Pierre sauverait Lygie l’abandonna. Le désespoir l’envahit de nouveau et il s’engagea sur la Voie du Port qui mène directement au Transtévère, pour ne se calmer qu’à la Porte, où on lui répéta tout ce que lui avaient dit déjà les fuyards, à savoir que la majeure partie de ce quartier était encore indemne, mais que cependant, en plusieurs endroits, le feu avait traversé le fleuve.

Le Transtévère était plein de fumée et d’une cohue parmi laquelle il était plus difficile encore de se frayer un passage, car les gens, disposant de plus de temps, emportaient et sauvaient plus de choses. La principale voie, celle du Port, était encombrée par endroits, et près de la Naumachie d’Auguste étaient entassés des objets de toute sorte, dans lesquels la fumée s’était amassée plus épaisse. Les ruelles étroites étaient totalement infranchissables. Leurs habitants fuyaient par milliers et Vinicius assistait à d’horribles scènes. Parfois, deux courants humains se heurtaient dans un passage étroit, et c’était une lutte à mort. Les hommes se battaient et se piétinaient. Des familles étaient séparées dans la mêlée, des mères appelaient leurs enfants avec des cris de désespoir. Vinicius frémit à la pensée de ce qui devait se passer à proximité des flammes. Au milieu des cris et du tumulte, on ne pouvait obtenir un renseignement ou comprendre la réponse. Par instants, de la rive opposée, descendaient lentement de nouveaux tourbillons de fumée, tellement noirs et pesants qu’ils roulaient au ras du sol, enveloppant les maisons, les hommes, toutes les choses, de ténèbres. Mais le vent qui accompagnait l’incendie les dissipait, et Vinicius pouvait alors avancer vers la ruelle où se trouvait la maison de Linus. La lourdeur de cette journée de juillet, augmentée de la chaleur qui arrivait de la partie incendiée de la ville, était devenue insupportable. La fumée cuisait les yeux et coupait la respiration. Les habitants qui avaient espéré que les flammes ne traverseraient pas le fleuve et étaient restés chez eux commençaient à abandonner leurs maisons et la cohue croissait à mesure. Les prétoriens qui accompagnaient Vinicius étaient restés en arrière. Dans cette mêlée, son cheval, blessé à la tête d’un coup de marteau, se cabrait et refusait d’obéir. On reconnut l’augustan à sa riche tunique et aussitôt des cris éclatèrent: «Mort à Néron et à ses incendiaires!» Un danger imminent menaçait Vinicius. Déjà des centaines de bras se levaient contre lui. Mais son cheval effrayé l’emporta hors de la foule, en piétinant les assaillants, et un nouveau tourbillon de fumée noire obscurcit la rue. Vinicius, constatant qu’il ne pourrait passer avec son cheval, mit pied à terre. Il courut. Il se glissait le long des murs et parfois attendait que la masse des fuyards l’eût dépassé. Au fond de lui-même, il se disait que ses efforts étaient vains. Peut-être que Lygie n’était plus dans la ville et avait pu s’enfuir; et puis, il eût été plus facile de retrouver une aiguille sur le rivage de la mer que n’importe qui dans ce chaos. Pourtant, fût-ce au prix de sa vie, il voulait atteindre la maison de Linus. De temps en temps il s’arrêtait et se frottait les yeux. Ayant arraché un pan de sa tunique, il s’en boucha le nez et la bouche et reprit sa course. Plus il approchait de la rivière et plus la chaleur se faisait terrible. Sachant que l’incendie avait éclaté près du grand Cirque, il crut d’abord que cette chaleur provenait de ses décombres et de ceux du Forum Boarium et du Velabrium situés dans le voisinage et sans doute détruits par les flammes. Vinicius rencontra un dernier fuyard, un vieillard avec des béquilles, qui lui cria: «N’approche pas du Pont Cestius, l’île entière est en feu!» En effet, on ne pouvait plus se faire illusion. Au tournant du Vicus Judeorum, où s’élevait la maison de Linus, le jeune tribun aperçut les flammes au milieu d’un nuage de fumée: non seulement l’île était en feu, mais aussi le Transtévère, et bien certainement l’extrémité de la ruelle où demeurait Lygie.

Vinicius se souvint que la maison de Linus était entourée d’un jardin derrière lequel, du côté du Tibre, se trouvait un terrain sans constructions. Cette pensée lui rendit du courage. Les flammes avaient pu s’arrêter devant cet espace vide. Dans cet espoir, il se remit à courir, bien que chaque souffle de vent apportât non plus seulement de la fumée, mais des milliers d’étincelles qui pouvaient porter le feu à l’autre bout de la ruelle et lui couper la retraite.

Enfin, à travers le rideau de fumée, il aperçut les cyprès du jardin de Linus. Déjà les maisons situées derrière le terrain vague flambaient comme des tas de bois, mais la petite insula de Linus était encore intacte. Vinicius jeta au ciel un regard reconnaissant et, bien que l’air même fût devenu incandescent, il bondit vers la porte. Elle était entrebâillée: il la poussa et se précipita à l’intérieur.

Dans le jardinet, pas une âme, et la maison semblait absolument déserte.

«Peut-être que la fumée et la chaleur leur ont fait perdre connaissance», songea Vinicius.