Et la ville brûlait toujours. Le sixième jour seulement, l’incendie atteignit les espaces libres de l’Esquilin et s’apaisa. Mais les monceaux de cendres rayonnaient d’une lueur si intense, que le peuple se refusait à croire que ce fût déjà la fin du désastre. De fait, au cours de la septième nuit, l’incendie éclata avec une nouvelle force dans les bâtiments de Tigellin; mais il y avait si peu de chose pour l’alimenter qu’il ne put durer. Çà et là, les maisons calcinées s’écroulaient, en projetant des serpents de flammes et des tourbillons d’étincelles. Puis, peu à peu, le foyer commença à pâlir; le ciel, une fois le soleil couché, cessa de s’embraser d’une rougeur sanglante; la nuit seulement, sur l’immense désert noir, dansaient de-ci de-là des flammes bleues qui s’échappaient des monceaux de charbon.
Des quatorze quartiers de Rome, quatre subsistaient, y compris le Transtévère Et quand enfin furent entièrement calcinés les amas de charbon, on ne vit plus, du Tibre à l’Esquilin, qu’un espace immense, gris, terne et désolé, où des rangées de cheminées se dressaient en colonnes funéraires.
Le jour, parmi ces colonnes, erraient des groupes éplorés de gens qui fouillaient dans les fumerons pour y retrouver des objets qui leur avaient été précieux, ou les ossements d’êtres chers. La nuit, des chiens hurlaient sur les champs de cendres et sur les décombres.
La générosité de César n’arrêta pas les diatribes et l’agitation. Seule la tourbe des voleurs et des vagabonds était satisfaite: elle pouvait manger et boire à pleine panse et piller sans vergogne; les autres, ceux qui avaient perdu des êtres aimés, ceux dont tout l’avoir avait été anéanti, ceux-là ne se laissaient désarmer ni par le libre accès des Jardins, ni par les distributions de blé, ni par la promesse de jeux et de largesses. Le malheur était trop grand, trop démesuré. Ceux qui avaient encore quelque affection pour la ville natale se désespéraient à la nouvelle que l’antique nom de Roma allait disparaître de la terre, et que les Césars reconstruiraient sur ses cendres une autre ville qui s’appellerait Néropolis. Le flot du mécontentement montait et s’élargissait chaque jour, et, malgré les flagorneries des augustans, malgré les mensonges de Tigellin, Néron, se rendant mieux compte que ses prédécesseurs des dispositions de la foule, songeait avec inquiétude que dans sa lutte sourde et sans merci contre le Sénat et les Patriciens, l’appui du peuple pourrait lui manquer à l’avenir.
Les augustans eux-mêmes étaient inquiets: chaque matin pouvait apporter leur perte. Tigellin songeait à appeler quelques légions d’Asie Mineure; Vatinius, qui riait jadis même sous les soufflets, avait perdu sa bonne humeur; Vitellius n’avait plus d’appétit.
Les autres cherchaient les moyens de détourner le danger de leur tête, car ce n’était pour personne un secret que, si la révolte venait à emporter César, nul parmi les augustans, sauf peut-être Pétrone, n’aurait la vie sauve. Car on leur attribuait toutes les folies et tous les crimes de Néron. Le peuple les haïssait peut-être plus encore que César.
On songeait aussi au moyen de rejeter sur d’autres la responsabilité de l’incendie. Mais il fallait pour cela laver César de tout soupçon; autrement, personne n’eût voulu croire qu’eux-mêmes n’étaient pas les instigateurs du désastre. À cet effet, Tigellin prit conseil de Domitius Afer, et même de Sénèque qu’il haïssait. Poppée, consciente que la ruine de Néron serait aussi son arrêt de mort à elle, consulta ses intimes et les prêtres hébreux, car on savait un peu partout que, depuis quelques années, elle professait la religion de Jéhovah. De son côté, Néron imaginait et proposait des expédients souvent effroyables, mais plus souvent bouffons. Tantôt il était pris de peur, tantôt il s’amusait comme un enfant. La plupart du temps, il s’en prenait à tout le monde.
Un jour, on tint conseil dans la maison de Tibère, épargnée par l’incendie. Pétrone était d’avis qu’on laissât là les ennuis et qu’on s’en allât en Grèce, puis en Égypte et en Asie Mineure. Le voyage était depuis longtemps projeté; à quoi bon le remettre encore puisqu’on s’ennuyait et qu’il était dangereux de rester à Rome? Aussitôt cette proposition avait séduit César. Mais Sénèque objecta:
– Partir est facile. Il le serait moins de revenir.
– Par Hercule! – s’écria Pétrone, – on reviendra, s’il le faut, à la tête des légions d’Asie!
– C’est ce que je ferai! – approuva Néron.
Mais Tigellin s’y opposa. Il n’avait rien pu trouver lui-même et, nul doute que si cette pensée lui fût venue, il l’eût proposée comme l’unique moyen de salut. Mais voici que, pour la deuxième fois, Pétrone allait être l’homme de la situation, celui qui, dans un moment difficile, pourrait de nouveau sauver tout et tous.
– Écoute-moi, divin – s’écria-t-il, – le conseil est désastreux! Avant que tu sois à Ostie, la guerre civile aura éclaté, et sait-on si quelque vague descendant du divin Auguste ne se fera pas proclamer César? Que ferions-nous si les légions se mettaient de son parti?
– Eh bien! – répliqua Néron, – nous ferons en sorte qu’il n’y ait pas de descendants d’Auguste. Ils ne sont pas si nombreux qu’il ne soit facile de s’en débarrasser.
– Facile, en effet; mais il ne s’agit pas seulement d’eux: hier, mes soldats entendaient dire parmi la foule qu’on devrait proclamer César un homme comme Thraséas.
Néron se mordit les lèvres, puis leva les yeux au cieclass="underline"
– Peuple insatiable et ingrat! Ils ont assez de blé et assez de cendre chaude pour y cuire leurs galettes; que leur faut-il encore?
– La vengeance, – répliqua Tigellin.
Un silence se fit. Soudain, César se redressa, leva la main et déclama:
Les cœurs ont soif de vengeance et la vengeance a soif de victimes…
Puis, oubliant tout, le visage rayonnant, il s’écria:
– Donnez-moi mes tablettes et un style, que je note ce vers! Jamais Lucain n’en a fait de semblable! Avez-vous remarqué que je l’ai trouvé en un clin d’œil?
– Ô l’incomparable! – approuvèrent des voix.
Néron nota le vers et répéta:
– Oui, la vengeance a soif de victimes!
Puis, promenant son regard sur l’assistance:
– Si nous lancions la nouvelle que c’est Vatinius qui a brûlé la Ville, – et qu’on le sacrifie à la fureur du peuple?
– Ô divin, que suis-je donc? – s’écria Vatinius.
– C’est vrai: quelqu’un de plus important… Vitellius?
Vitellius blêmit, mais se mit à rire.
– Ma graisse, – objecta-t-il, – n’aurait pu faire qu’aviver l’incendie.
Cependant, Néron cherchait une victime capable d’assouvir réellement la colère du peuple: il la trouva.
– Tigellin, – dit-il, – c’est toi qui as brûlé Rome!
Les assistants frémirent. Ils comprenaient que César avait cessé de plaisanter et que la minute était grosse d’événements.