– Tu voudrais être un stoïcien devant une assiette pleine, – fit Néron.
– Celui qui te rend service l’emplit du même coup.
– Tu n’as point tort, philosophe.
Mais Poppée ne perdait pas de vue ses ennemis. Son caprice pour Vinicius n’avait été, il est vrai, qu’une fantaisie passagère faite de jalousie, de colère et d’amour-propre blessé. La froideur du jeune patricien avait exacerbé sa rancune. Le seul fait d’oser lui préférer une autre femme lui semblait un crime qui méritait un châtiment. Mais, surtout, elle s’était prise de haine pour Lygie dès le premier instant, aussitôt alarmée par la beauté de ce lis du nord; Pétrone, parlant des hanches étriquées de Lygie, avait pu persuader à Néron tout ce qu’il voulait, – mais point à elle. L’experte Poppée avait vu d’un seul coup d’œil que, dans Rome entière, aucune autre que Lygie ne pouvait rivaliser avec elle, et même remporter la victoire. Et, dès ce moment, elle avait juré sa perte.
– Seigneur, – dit-elle, – venge notre enfant!
– Hâtez-vous! – s’écria Chilon. – Hâtez-vous! Sinon Vinicius aura le temps de la cacher. Je vous indiquerai la maison où ils se sont réfugiés après l’incendie.
– Je te donnerai dix hommes. Vas-y sur-le-champ, – ordonna Tigellin.
– Seigneur, tu n’as pas vu Croton aux mains d’Ursus: si tu ne me donnes que cinquante hommes, je me contenterai de montrer la maison de loin. Et si, de plus, vous n’emprisonnez pas en même temps Vinicius, je suis perdu.
Tigellin interrogea Néron du regard.
– Ne serait-il pas bon, divinité, qu’on en finît en même temps avec l’oncle et le neveu?
Néron réfléchit:
– Non, pas maintenant. Personne n’admettrait que c’est Pétrone, Vinicius ou Pomponia Græcina qui ont brûlé Rome. Leurs maisons étaient trop belles. Aujourd’hui, il faut d’autres victimes. Leur tour viendra.
– Alors, seigneur, – demanda Chilon, – donne-moi des soldats pour ma sauvegarde.
– Tigellin y pourvoira.
– Tu logeras chez moi en attendant, – déclara le préfet.
Le visage de Chilon exultait de joie.
– Je vous les livrerai tous! Mais hâtez-vous! hâtez-vous! – criait-il d’une voix enrouée.
Chapitre LI.
En sortant de chez César, Pétrone se fit porter à sa maison des Carines, restée indemne grâce aux jardins qui entouraient les murs de trois côtés, et au petit Forum Cécilien qui se trouvait devant. Aussi, les autres augustans, qui avaient perdu leurs maisons, toutes leurs richesses et quantité d’œuvres d’art, le traitaient-ils d’homme heureux. Depuis longtemps, d’ailleurs, on le dénommait le fils aîné de la Fortune, et l’amitié, de plus en plus vive, que lui témoignait César, semblait confirmer la justesse de cette appellation.
Aujourd’hui, ce fils aîné de la Fortune pouvait réfléchir à l’inconstance d’une pareille mère, ou plutôt à sa ressemblance avec Chronos, le dieu qui dévora ses propres enfants.
«Si ma maison avait brûlé, – pensait-il, – et avec elle mes gemmes, mes vases étrusques, ma verrerie d’Alexandrie et mes bronzes de Corinthe, peut-être que Néron oublierait son ressentiment. Par Pollux! et dire qu’il a dépendu de moi d’être préfet des prétoriens! J’aurais proclamé Tigellin incendiaire, ce qu’il est d’ailleurs; je l’aurais revêtu de la tunique douloureuse, je l’aurais livré au peuple; j’aurais écarté des chrétiens le danger, et j’aurais rebâti la ville. Qui sait même si les honnêtes gens n’eussent pas mieux vécu? J’aurais dû assumer cette tâche, ne fût-ce que dans l’intérêt de Vinicius. Si j’avais été débordé de travail, je lui aurais cédé les fonctions de préfet, et Néron ne s’y fût point opposé. Qu’après cela Vinicius baptisât tous les prétoriens, et César même, qu’est-ce que cela pouvait bien me faire? Néron devenu pieux, Néron devenu vertueux et plein de miséricorde, ah! quel plaisant spectacle!»
Et son insouciance était si grande qu’il sourit. Un instant après, ses pensées s’orientaient ailleurs. Il lui semblait être à Antium et entendre les paroles de Paul de Tarse: «Vous nous appelez les ennemis de la vie; mais dis-moi, Pétrone: si César était chrétien et agissait suivant nos préceptes, votre vie elle-même ne serait-elle pas plus tranquille et plus sûre?» Et au souvenir de ces paroles, il songea:
«Par Castor! autant l’on égorgera ici de chrétiens, autant Paul trouvera de nouveaux adeptes; car si le monde ne peut exister en ayant l’infamie pour base, Paul a raison… Mais qui sait si réellement le monde ne peut reposer sur l’infamie, puisqu’il existe? Moi-même, qui ai appris tant de choses, je n’ai pas pu apprendre à devenir suffisamment infâme, et c’est là ce qui m’obligera à m’ouvrir les veines… Au reste, d’une façon ou de l’autre, je devais finir ainsi. Et si même je n’avais fini ainsi, j’eusse fini autrement. Je regrette Eunice et mon vase de Myrrhène, mais Eunice est libre, et mon vase me suivra dans la tombe: en tout cas, Ahénobarbe ne l’aura pas! Je regrette aussi Vinicius. Au surplus, bien que, ces derniers temps, je me sois moins ennuyé qu’autrefois, je suis prêt. Il y a de belles choses sur cette terre, mais les hommes sont en général si abjects que la vie ne vaut pas un regret; qui a su vivre doit savoir mourir. Augustan moi-même, j’étais pourtant un homme plus libre qu’ils ne se le figurent là-bas…»
Il haussa les épaules.
«Peut-être se figurent-ils qu’en ce moment mes genoux tremblent et que les cheveux se dressent sur ma tête. Or, en rentrant, je vais prendre un bain d’eau de violette, puis ma beauté aux cheveux d’or m’oindra de ses chères mains, et nous nous ferons chanter cet hymne à Apollon qu’a composé Anthémios. N’ai-je point dit quelque part: «Inutile de penser à la mort, qui pense elle-même suffisamment à nous sans que nous l’y aidions.» Pourtant, ce serait bien beau si vraiment il existait des champs Élysées, et dans ces champs des ombres… Eunice viendrait de temps à autre m’y rejoindre et nous pourrions errer ensemble par les prairies semées d’asphodèles. Sans doute la société y est moins mêlée qu’ici-bas… Quels pitres! quels bateleurs, quelle plèbe immonde, sans goût et sans lustre! Dix arbitres des élégances ne parviendraient pas à faire de ces Trimalcions des gens présentables. Par Perséphone! J’ai assez d’eux!»
Il constatait avec surprise que déjà quelque chose le séparait d’eux. Il les connaissait bien et depuis longtemps savait que penser sur leur compte; mais à présent ils lui semblèrent encore plus lointains et plus méprisables que de coutume. Vraiment, il avait assez d’eux!
Il se mit à examiner sa propre situation. Perspicace, il comprenait que le péril n’était pas imminent. Néron n’avait pas laissé échapper l’occasion de formuler quelques belles et hautes sentences sur l’amitié et sur le pardon, ce qui, pour l’instant du moins, lui liait les mains. Il lui faudrait chercher des prétextes, et avant qu’il en trouvât, il se passerait du temps.