L’esclave disparut derrière le rideau; un instant après, on entendit un pas lourd et cadencé et dans la salle entra, tout armé et casqué de fer, le centurion Aper, que connaissait Pétrone.
– Noble seigneur, – dit-il, – voici une missive de César.
Pétrone tendit avec nonchalance sa main blanche, prit les tablettes, y jeta un rapide coup d’œil et, très calme, les remit à Eunice.
– Il va nous lire ce soir, – dit-il, – un nouveau chant de la Troïade, et il m’invite à venir.
– J’ai seulement l’ordre de remettre la missive, – dit le centurion.
– C’est bien, il n’y aura pas de réponse. Mais peut-être, centurion, te reposeras-tu auprès de nous, le temps de vider un cratère.
– Je te remercie, noble seigneur; je boirai avec plaisir un cratère à ta santé; mais je ne puis me reposer, étant en service commandé.
– Pourquoi t’a-t-on chargé de cette missive, au lieu de me l’envoyer par un esclave?
– Je l’ignore, seigneur. Peut-être parce qu’on m’expédiait dans ces parages pour un autre service.
– Je sais, – dit Pétrone, – contre les chrétiens.
– Oui, seigneur.
– La poursuite a commencé depuis longtemps?
– Avant midi quelques détachements sont partis déjà pour le Transtévère.
Le centurion répandit en l’honneur de Mars quelques gouttes de vin sur les dalles, vida la coupe et dit:
– Que les dieux te donnent, seigneur, ce que tu peux désirer.
– Emporte le cratère, – dit Pétrone.
Et il fit signe à Anthémios de reprendre l’hymne à Apollon.
«Barbe d’Airain commence à jouer avec moi et avec Vinicius, – songeait-il tandis que résonnaient les harpes. – Je vois son intention: il a pensé me terrifier en m’envoyant son invitation par un centurion. Ce soir, ils vont questionner cet homme sur la façon dont je l’ai reçu. Non, non, tu n’auras pas cette joie, pantin méchant et cruel! Je sais que je n’échapperai pas à ma perte; mais si tu espères que je regarderai tes yeux avec des yeux suppliants, que sur mon visage tu pourras lire la peur et l’humilité, tu te trompes.»
– César t’écrit, seigneur: «Viens, si tu en as envie», – dit Eunice. – Iras-tu?
– Je suis d’excellente humeur, et je me sens en état d’écouter même ses vers, – répliqua Pétrone. – J’irai donc, d’autant plus que Vinicius ne le peut pas.
Après le dîner, il fit sa promenade habituelle, s’abandonna aux mains des coiffeuses et des plieuses de toges, et une heure plus tard, beau comme un dieu, il se fit porter au Palatin. L’heure était tardive, la soirée calme et chaude. La lune brillait d’une clarté si intense que les lampadarii précédant la litière avaient éteint leurs torches.
Par les rues et les décombres déambulaient des gens avinés, tenant à la main des branches de myrte et de laurier cueillies dans les jardins de César. L’abondance du blé et l’espoir de jeux extraordinaires remplissaient de joie le cœur de la foule. Çà et là, des chants s’élevaient à la gloire de la «nuit divine» et de l’amour; plus loin, on dansait à la clarté de la lune. Les esclaves furent maintes fois obligés de demander qu’on fît place à la litière «du noble Pétrone». La foule s’ouvrait en acclamant son favori.
Pétrone songeait à Vinicius et s’étonnait de n’en avoir reçu encore aucune nouvelle. Tout épicurien et égoïste qu’il fût, ses entretiens avec Paul de Tarse et avec Vinicius, et ce qu’il entendait chaque jour dire des chrétiens, n’avaient pas été sans exercer, à son insu, une certaine influence sur ses idées. De là lui venait comme un souffle ignoré apportant dans son cœur quelque semence inconnue. Il ne s’intéressait plus seulement à sa personne, mais aussi aux autres humains; toutefois il avait toujours pour Vinicius une affection particulière, car il avait beaucoup aimé sa sœur, la mère du jeune tribun, et à présent qu’il avait pris une certaine part à ses aventures, il s’y intéressait comme à quelque tragédie.
Il espérait toujours que Vinicius, devançant les prétoriens, avait réussi à s’enfuir avec Lygie, ou, au pis aller, l’avait reprise par la force; mais il eût aimé en être sûr, en prévision des réponses qu’il allait avoir à faire à diverses questions auxquelles il eût mieux valu être préparé.
Arrivé devant la maison de Tibère, il descendit de sa litière et pénétra dans l’atrium déjà rempli d’augustans.
Les amis d’hier, étonnés de le voir invité se tinrent à l’écart; mais lui s’avança, beau et nonchalant, avec autant d’assurance que s’il eût été le dispensateur de la fortune. Certains même s’inquiétèrent de lui avoir peut-être un peu trop tôt marqué de la froideur.
Pourtant César, feignant de ne pas le voir et de causer avec animation, ne répondit pas à son salut.
Par contre, Tigellin s’approcha et lui dit:
– Bonjour, arbitre des élégances! Continues-tu à affirmer que ce ne sont pas les chrétiens qui ont brûlé Rome?
Pétrone haussa les épaules et lui frappant sur le dos comme à un affranchi:
– Tu en sais autant que moi là-dessus.
– Je n’ose point rivaliser avec ta sagesse.
– Et bien fais-tu; sinon, quand César nous aura lu son nouveau chant de la Troïade, tu serais obligé, au lieu de crier comme un paon, de donner ton opinion, qui à coup sûr serait ridicule.
Tigellin se mordit les lèvres. Il était loin d’être ravi que César eût décidé de déclamer aujourd’hui cette nouvelle partie de sa Troïade, car cela ouvrait à Pétrone un champ où il était sans rival. En effet Néron, par la force de l’habitude, tournait involontairement, pendant sa lecture, les yeux vers Pétrone, cherchant à deviner l’impression sur son visage.
L’autre écoutait, les sourcils relevés, approuvant parfois, concentrant son attention, comme pour être sûr d’avoir bien entendu. Puis, il louait ou critiquait, exigeait des corrections, ou bien encore demandait que certains vers fussent ciselés davantage. Néron lui-même sentait que les autres, avec leurs louanges sans mesure, n’avaient en vue que leur propre intérêt. Pétrone seul s’occupait de la poésie pour elle-même, étant seul connaisseur; et quand l’arbitre avait approuvé, on pouvait être certain que les vers étaient dignes d’éloges. Peu à peu il se mit à discuter avec lui, à le contredire, et, finalement, Pétrone contestant la justesse de certains mots, il lui dit:
– Tu verras dans le dernier chant pourquoi j’ai fait usage de cette expression.
«Ah! – songea Pétrone, – ainsi j’en ai encore pour jusqu’au dernier chant.»
En entendant les paroles de Néron, plus d’un courtisan se fit la réflexion: «Malheur à moi! Pétrone a du temps devant lui: il peut rentrer en faveur et même évincer Tigellin.» Et de nouveau ils l’assiégèrent de leurs amabilités. Mais la fin de la soirée fut moins bonne, car, au moment où Pétrone prenait congé, César lui demanda à brûle-pourpoint, avec une joie mauvaise dans les yeux:
– Et Vinicius, pourquoi donc n’est-il pas venu?
Si Pétrone eût été certain que Vinicius et Lygie fussent déjà hors de la ville, il eût riposté: «Il s’est marié avec ta permission et il est parti.» Mais, devant l’étrange sourire de Néron, il se borna à répondre:
– Ton invitation, divin, ne l’a point trouvé à la maison.