Mais, au Palatin, on avait décidé déjà du sort de l’enfant. À peine la litière de l’impératrice eut-elle passé la grande porte, que deux affranchis de César firent irruption dans la pièce où était couché le petit Rufius: l’un d’eux se jeta sur la vieille Sylvie et la bâillonna, tandis que l’autre, en la frappant d’un petit sphinx de bronze, l’étourdit sur le coup.
Puis, ils s’approchèrent de Rufius. En proie à la fièvre, l’enfant ne se rendait pas compte de ce qui se passait et leur souriait en fermant à demi ses doux yeux, comme s’il essayait de les reconnaître. Enlevant la ceinture, ou cingulum de la nourrice, ils l’enroulèrent autour du cou de l’enfant et serrèrent. Il cria «maman» et expira.
Ils l’enveloppèrent alors dans une étoffe et, galopant vers Ostie, ils s’en furent jeter le corps dans la mer.
Poppée ne trouvant point la grande vierge, qui s’était rendue chez Vatinius avec les autres vestales, rentra au Palatin. En découvrant le berceau vide et le cadavre déjà froid de Sylvie, elle s’évanouit. Revenue à elle, elle se mit à crier, et ses cris sauvages retentirent pendant toute la nuit et la journée du lendemain.
Mais, le troisième jour, César lui donna l’ordre d’assister à un festin; elle revêtit la tunique améthyste et s’y rendit. Et elle resta assise, avec un visage de pierre, blonde, muette, merveilleuse et sinistre, tel un ange de mort.
Chapitre LVI.
Avant la construction du Colisée par les Flaviens, les amphithéâtres romains étaient généralement en bois. Aussi avaient-ils presque tous flambé dans le dernier incendie. Pour donner les jeux promis au peuple, Néron fit édifier plusieurs cirques, dont un gigantesque, pour lequel on avait fait venir de l’Atlas, par mer et par le Tibre, de formidables troncs d’arbres. Comme les jeux devaient, par leur magnificence et par leur durée, dépasser tout ce qu’on avait vu jusqu’alors, on avait élevé de plus vastes dépendances pour les hommes et pour les bêtes. Des milliers d’ouvriers travaillaient jour et nuit à ces constructions. On bâtissait et l’on décorait sans relâche. Le peuple disait merveille des appuis incrustés de bronze, d’ambre, d’ivoire, de nacre et d’écaille. Des canaux alimentés par l’eau glacée des montagnes devaient longer les sièges et maintenir dans tout l’édifice une fraîcheur agréable. D’immenses velariums pourpres protégeaient contre le soleil. Entre les rangs de sièges étaient placées des cassolettes pour les parfums d’Arabie. Un dispositif ingénieux permettait de faire pleuvoir sur les spectateurs une rosée de safran et de verveine. Les célèbres architectes Severus et Celer mettaient tout leur art à édifier un cirque incomparable, plus vaste que tous ceux qui avaient existé jusqu’alors.
Le jour où devaient commencer les jeux matutinaux, des multitudes de badauds, ravis d’entendre le rugissement des lions, celui plus enroué des panthères, et le hurlement des chiens, attendaient depuis l’aurore l’ouverture des portes. Les bêtes n’avaient pas mangé depuis deux jours; on faisait passer devant leurs cages des quartiers de viande saignante, afin de surexciter leur faim et leur fureur. Par instants, les cris des fauves grondaient si effroyablement que les gens qui se tenaient devant le cirque ne s’entendaient plus parler, et que les plus impressionnables pâlissaient d’effroi. Dès le lever du soleil montèrent dans l’enceinte même du cirque des hymnes sonores et calmes; on écoutait avec stupéfaction en répétant: «Les chrétiens! les chrétiens!» En effet, on les avait transférés à l’amphithéâtre en grand nombre pendant la nuit, et tirés, non d’une seule prison, comme on avait voulu d’abord le faire, mais partiellement de chacune d’elles. La foule savait que le spectacle devait durer des semaines et des mois et l’on discourait à présent sur la question de savoir si, en une seule journée, on pourrait en finir avec ceux qui avaient été désignés pour les jeux de ce jour. Les voix d’hommes, de femmes et d’enfants qui chantaient l’hymne matinale étaient si nombreuses que, de l’avis des connaisseurs, si même on jetait d’un seul coup sur l’arène cent ou deux cents hommes, les bêtes seraient bientôt lassées, repues, et incapables de mettre tout ce monde en pièces. D’autres prétendaient qu’un trop grand nombre de victimes paraissant à la fois dans l’arène éparpillait l’attention et ne permettait pas de jouir aussi bien du spectacle.
À mesure qu’approchait le moment de l’ouverture des vomitoires, le peuple s’animait, devenait joyeux et pérorait sur les choses du cirque. Il se formait des partis tenant, ceux-là pour la plus grande habileté des lions, ceux-ci pour celle des tigres, dans l’art de déchirer les hommes. Çà et là, on pariait. On discutait les chances des gladiateurs qui devaient précéder les chrétiens dans l’arène: les uns prenaient parti pour les Samnites ou les Gaulois, les autres pour les mirmillons, les Thraces ou les rétiaires. Dès l’aube, des groupes de gladiateurs, conduits par les lanistes, commencèrent à affluer vers l’amphithéâtre. Pour ne pas se fatiguer avant l’heure, ils arrivaient sans armes, souvent complètement nus, couronnés de fleurs, des rameaux verts à la main, jeunes, beaux dans la lumière du matin, pleins de vie. Leurs corps luisants d’huile, puissants et comme taillés dans le marbre, ravissaient d’aise le peuple, grand admirateur des formes. Beaucoup d’entre eux étaient connus de la foule et à tout instant on entendait des exclamations: «Salut, Furnius! Salut, Léo! Salut, Maximus! Salut, Diomède!» Les jeunes filles levaient sur eux des yeux énamourés. Eux, distinguaient les plus belles et, comme si nul souci n’eût pesé sur leur tête, leur adressaient des quolibets ou des baisers, ou bien disaient: «Prends-moi, avant que la mort me prenne!» Puis ils disparaissaient derrière les portes par où plus d’un ne devait point ressortir. Sans cesse, des scènes nouvelles sollicitaient l’attention de la foule. Derrière les gladiateurs s’avançaient les mastigophores, armés de fouets, et dont la tâche consistait à exciter le zèle des lutteurs. Ensuite passèrent des mulets traînant vers le spoliaire une file de chariots sur lesquels s’entassaient des cercueils. Cette vue réjouissait le peuple, qui, du nombre des cercueils, concluait à l’énormité du spectacle. Puis venaient, costumés de façon à représenter Charon ou Mercure, les hommes qui achevaient les blessés; puis ceux qui veillaient à l’ordre dans le cirque et désignaient les sièges; les esclaves chargés de servir les mets et les rafraîchissements; enfin les prétoriens que chaque César voulait toujours avoir sous la main dans l’amphithéâtre.
On ouvrit les vomitoires et la foule s’engouffra. Mais elle était si nombreuse que, durant des heures, elle coula intarissable. Il était étonnant que l’amphithéâtre pût engloutir cette incalculable masse d’hommes. Les rugissements des fauves flairant les exhalaisons humaines avaient redoublé à l’ouverture des portes; le peuple, en prenant place à l’intérieur du cirque, grondait comme des flots sous une tempête.
Puis arrivèrent le préfet de la ville avec ses vigiles, et les litières des sénateurs, des consuls, des préteurs, des édiles, des fonctionnaires du palais, des chefs de la garde prétorienne, des patriciens et des dames élégantes. Quelques-unes de ces litières étaient accompagnées de licteurs portant des haches et des faisceaux de verges; d’autres étaient entourées d’esclaves. Les dorures des litières, les vêtements blancs et bariolés, les pendants d’oreilles, les bijoux, les plumes, l’acier des haches, tout cela resplendissait et miroitait sous les rayons du soleil. Du cirque montaient les acclamations du peuple saluant les grands dignitaires. De temps en temps apparaissaient encore de petits détachements de prétoriens.