Après, vinrent les prêtres des différents sanctuaires; derrière eux se faisaient porter les vierges sacrées de Vesta, précédées de licteurs. Pour commencer le spectacle, on n’attendait plus que César. Ne voulant pas abuser de la patience du peuple et soucieux d’acquérir ses bonnes grâces par son empressement, il apparut bientôt en compagnie de l’Augusta et des augustans.
Parmi ces derniers était Pétrone, dans la même litière que Vinicius. Celui-ci savait que Lygie, toujours malade, était dans un état comateux; mais comme, ces derniers jours, l’entrée de la prison avait été sévèrement interdite, comme la garde prétorienne avait été remplacée et n’avait même pas le droit d’adresser la parole aux gardiens de la prison, ni de donner aucun renseignement à ceux qui venaient s’enquérir des prisonniers, Vinicius n’était pas certain que Lygie ne se trouverait pas au nombre des victimes choisies pour le spectacle de ce jour: il n’était pas impossible qu’on traînât aux lions même une malade. D’ailleurs, les patients devant être cousus dans des peaux de bêtes et poussés en tas sur l’arène, personne, parmi les spectateurs, ne pourrait y distinguer quelqu’un qui les intéressât.
Les gardiens et tous les valets de l’amphithéâtre étaient achetés par Vinicius et il avait été convenu que les bestiaires cacheraient Lygie dans un recoin obscur des cunicules, et, la nuit close, la livreraient à un fermier du tribun, qui partirait immédiatement avec elle pour les Monts Albains. Pétrone, mis dans le secret, conseilla à Vinicius de se rendre ouvertement avec lui à l’amphithéâtre, puis de s’échapper à la faveur de la cohue; il descendrait alors en hâte dans les caveaux où, pour éviter toute erreur, il désignerait lui-même Lygie aux gardiens.
Ceux-ci l’introduisirent par une petite porte de service et l’un d’eux, nommé Syrus, le conduisit aussitôt auprès des chrétiens. Chemin faisant, il lui dit:
– Seigneur, je ne sais si tu trouveras qui tu cherches. Nous nous sommes informés d’une jeune fille du nom de Lygie, mais personne n’a pu nous renseigner. Peut-être se défie-t-on de nous.
– Sont-ils nombreux? – demanda Vinicius.
– Oui, seigneur. On en gardera pour demain.
– Y a-t-il parmi eux des malades?
– Au point de ne pouvoir tenir sur leurs jambes, non. Tout en parlant, Syrus ouvrit une porte. Ils entrèrent dans une immense salle basse, très obscure, où la lumière n’avait accès que par des ouvertures grillées prenant jour sur l’arène. D’abord, Vinicius ne put rien distinguer; il n’entendit que le murmure confus des voix dans la salle même et les clameurs du peuple arrivant de l’amphithéâtre. Un moment après, ses yeux s’habituant à l’obscurité aperçurent des groupes d’êtres bizarres, semblables à des loups ou à des ours. C’étaient les chrétiens, cousus dans des peaux de bêtes. Certains étaient debout, les autres priaient à genoux. Seuls, de longs cheveux épandus sur la fourrure révélaient que la victime était une femme. Des mères, telles des louves, portaient dans leurs bras des enfants velus. Mais, sous les toisons, se voyaient des visages radieux et, dans l’ombre, les yeux rayonnaient de joie fiévreuse. On sentait que la plupart de ces gens étaient possédés d’une pensée exclusive, détachée de tout lien terrestre, qui les rendait insensibles à tout ce qui pouvait leur advenir. D’aucuns, questionnés par Vinicius au sujet de Lygie, ne répondaient pas et le regardaient avec des yeux de dormeurs soudain réveillés. D’autres lui souriaient, un doigt sur leurs lèvres, ou bien lui montraient les barreaux à travers lesquels filtrait la lumière. Seuls, des enfants pleuraient, effrayés par le vacarme des bêtes et le fauve accoutrement de leurs parents.
Vinicius marchait à côté de Syrus, examinant les visages, cherchant, questionnant; parfois, il butait aux corps de ceux qui s’étaient évanouis dans l’atmosphère étouffante, et il se glissait plus loin, dans les profondeurs de la salle, qui semblait aussi vaste que l’amphithéâtre. Soudain, il s’arrêta, persuadé qu’il venait d’entendre le son d’une voix familière. Il revint sur ses pas et, fendant la foule, s’approcha de celui qui parlait. Un rayon éclaira la tête de l’homme, et Vinicius reconnut, sous la peau d’un loup, Crispus, le visage émacié et implacable.
– Faites pénitence pour vos péchés, – clamait Crispus, – car l’instant est proche. En vérité, je vous le dis: celui qui croit que son martyre lui vaudra le rachat de ses fautes, celui-là commet un nouveau péché et sera précipité dans le feu éternel. À chacun de vos péchés vous avez renouvelé le supplice du Seigneur! Comment osez-vous croire que la torture qui vous attend puisse égaler celle qu’a endurée le Rédempteur? Justes et pécheurs mourront aujourd’hui d’une même mort, mais le Seigneur reconnaîtra les siens. Malheur à vous, car les dents des lions déchireront vos corps, mais ne déchireront point vos péchés, ni vos comptes avec Dieu! Le Seigneur a montré assez de mansuétude en se laissant clouer sur la croix; désormais vous ne trouverez plus en Lui que le Juge qui ne laissera aucune faute sans châtiment. Ainsi, vous qui pensiez, par votre supplice, effacer vos péchés, vous blasphémiez la justice de Dieu, et vous serez précipités plus profondément. La miséricorde a pris fin, et l’heure est venue de la justice divine! Voici que vous allez voir face à face le Juge effroyable, devant qui les vertueux pourront à peine trouver grâce. Faites pénitence, car l’enfer vous guette. Et malheur à vous, hommes et femmes! Malheur à vous, parents et enfants!
Étendant ses mains osseuses, Crispus les agitait au-dessus des têtes courbées, implacable même en face de la mort qui, dans un instant, allait prendre tous ces condamnés.
– Nous pleurons nos péchés! gémirent quelques voix. Puis, tout se tut. On n’entendit plus que les pleurs des enfants et le bruit des poings qui martelaient les poitrines.
Le sang de Vinicius se glaça dans ses veines. Une sueur froide perlait sur son front. Il eut peur de tomber inanimé, comme ces corps inertes auxquels il se heurtait en cherchant Lygie. Il songea aussi qu’à tout instant on pouvait ouvrir les grilles, et il se mit à appeler à haute voix Lygie et Ursus, avec l’espoir qu’à défaut d’eux quelqu’un qui les connût lui répondrait.
En effet, un homme vêtu d’une peau d’ours le tira par sa toge et lui dit:
– Seigneur, ils sont restés dans la prison. On m’a fait sortir le dernier et j’ai vu la vierge malade sur sa couche.
– Qui es-tu? – demanda Vinicius.
– Le carrier, dans la hutte de qui l’Apôtre Pierre t’a baptisé, seigneur. J’ai été pris il y a trois jours, et je mourrai aujourd’hui.
Vinicius respira. En entrant là, il avait souhaité y trouver Lygie; maintenant il remerciait le Christ de ne l’y point rencontrer et voyait là un signe de Sa grâce.
Cependant, le carrier le tira de nouveau par sa toge et lui dit:
– Te souviens-tu, seigneur… c’est moi qui t’ai conduit dans la vigne de Cornelius, où l’Apôtre prêchait sous un hangar?
– Je m’en souviens.
– Je l’ai revu, la veille du jour où l’on m’a emprisonné. Il m’a béni et m’a dit qu’il viendrait à l’amphithéâtre bénir aussi les suppliciés. Je voudrais le voir au moment de mourir, et voir le signe de la croix. Ainsi, la mort me serait plus facile. Si tu sais où il se trouve, seigneur, dis-le-moi. Vinicius baissa la voix et répondit:
– Il est parmi les gens de Pétrone, déguisé en esclave. J’ignore où ils sont placés, mais je les chercherai. Regarde de mon côté en entrant sur l’arène: Je me lèverai et je tournerai la tête vers eux. Tu pourras le retrouver des yeux.