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– Eh, Grec! la vue de la peau déchirée t’est donc si insupportable? – lui disait Vatinius en le tirant par la barbe.

Chilon découvrit, dans un rictus, les deux dents jaunâtres qui lui restaient.

– Mon père n’était pas savetier et ne m’a pas appris à la rapiécer, – répliqua-t-il.

– Macte! Habet! – crièrent quelques voix. Mais les autres continuaient à railler:

– Ce n’est pas sa faute s’il a un fromage à la place du cœur! – fit Sénécion.

– Ce n’est pas la tienne si tu as pour tête une vessie! – riposta Chilon.

– Peut-être deviendras-tu gladiateur? Tu ferais bien sur l’arène, avec un filet.

– Si je te prenais, toi, dans mon filet, je prendrais une bête puante.

– Et comment va-t-on traiter les chrétiens? – demanda Festus de Ligurie. – Ne voudrais-tu pas être chien et les mordre?

– Non, je ne voudrais pas être ton frère.

– Eh! va donc, lèpre de Mæotée!

– Va donc, mule de Ligurie!

– La peau te démange, cela se voit! Je ne te conseille pas, cependant, de me prier de te gratter.

– Gratte-toi toi-même. Si tu arraches tes dartres, tu extirperas ce qu’il y a de meilleur en toi.

Et ils le malmenaient ainsi; lui, au milieu de l’hilarité générale, leur rendait invective pour invective. César battant des mains, répétait: «Macte!» et excitait les railleurs. Pétrone s’approcha du Grec et, lui touchant l’épaule de sa frêle baguette d’ivoire sculpté, dit froidement:

– Fort bien, philosophe; mais tu as commis une grave erreur: les dieux t’ont créé filou et tu as voulu te transformer en démon. Voilà pourquoi tu ne tiendras pas jusqu’au bout.

Le vieillard le regarda de ses yeux rouges, sans trouver, cette fois, d’insulte immédiate. Il se tut un instant, puis répondit comme avec effort:

– Je tiendrai!…

Le son des trompes annonça la fin de l’entracte. La foule évacua aussitôt les couloirs où elle s’était massée pour jaser et se dégourdir les jambes. Il y eut un remue-ménage général, bientôt suivi des discussions habituelles au sujet des sièges occupés précédemment. Les sénateurs et les patriciens se hâtaient vers leurs places. Peu à peu, la rumeur s’apaisait et l’ordre s’établissait. Sur l’arène parurent des valets qui, de leurs râteaux, émiettèrent çà et là de petits tas de sable encore agglutinés par le sang.

Le tour des chrétiens était venu. C’était un spectacle nouveau pour le public; nul ne savait comment ils se comporteraient et la curiosité était extrême. Les spectateurs, très attentifs, espéraient des scènes extraordinaires. En même temps, l’hostilité se peignait sur tous les visages: ceux qui allaient paraître étaient des gens qui avaient brûlé Rome et ses trésors séculaires. Ils se nourrissaient du sang des petits enfants, empoisonnaient les fontaines, exécraient le genre humain et perpétraient des crimes infâmes.

Le soleil était monté très haut dans le ciel, et ses rayons, filtrés par le velarium de pourpre, emplissaient à présent l’amphithéâtre d’une lumière sanglante et faisait scintiller le sable de reflets rouges. Quelque chose de terrifiant se dégageait de ces lueurs, de ces visages, du vide de cette arène qui tout à l’heure allait s’emplir de torture humaine et de fureur bestiale. L’atmosphère semblait saturée d’épouvante et de mort. La foule, habituellement joyeuse, s’opiniâtrait à un silence haineux. Les visages avaient une expression implacable.

Sur un signe du préfet, le même vieillard, costumé en Charon, qui avait appelé à la mort les gladiateurs, apparut sur l’arène, la traversa lentement et, dans un silence sourd, heurta par trois fois la porte de son marteau.

Dans l’amphithéâtre, une clameur s’éleva:

– Les chrétiens!… les chrétiens!…

Les grilles de fer grincèrent; dans les couloirs obscurs retentit le cri ordinaire des mastigophores: «Sur le sable», et en un clin d’œil, l’arène fut peuplée comme d’un troupeau de sylvains velus. Tous s’élançaient et, parvenus au centre, s’agenouillaient les uns auprès des autres, les bras levés. La populace, croyant qu’ils imploraient sa pitié, fut prise de fureur à la vue de tant de lâcheté: on se mit à trépigner, à siffler, à jeter sur l’arène des récipients vides, des os rongés, et à hurler: «Les fauves! Lâchez les fauves!»

Soudain, il se passa quelque chose d’inattendu. Du centre de la bande hirsute montèrent des voix qui chantaient; et ce fut l’hymne, entendue pour la première fois dans un cirque romain:

Christus regnat!…

Le peuple en demeura stupide. Les condamnés chantaient, les yeux levés vers le velarium. Leurs visages étaient pâles, mais semblaient inspirés. Tous comprirent que ces gens ne demandaient point grâce et qu’ils ne voyaient ni le cirque, ni le peuple, ni le Sénat, ni César. Leur Christus regnat! s’élevait, de plus en plus sonore, et, du haut en bas des gradins, dans les rangs épais, plus d’un spectateur se demandait: «Qui est-il, ce Christ qui règne sur les lèvres de ces hommes qui vont mourir?»

Cependant on ouvrit une nouvelle grille, et dans l’arène firent irruption, en un sauvage élan, des troupeaux entiers de chiens: d’énormes molosses fauves du Péloponnèse, des chiens zébrés des Pyrénées, et des griffons d’Hibernie, pareils à des loups, tous affamés à dessein, les flancs creux et les yeux sanglants. L’amphithéâtre s’emplit de hurlements, de grognements: les chrétiens, ayant achevé leur hymne, restaient à genoux, immobiles et comme pétrifiés, gémissant en chœur: Pro Christo! Pro Christo! Les chiens, flairant des hommes sous les peaux de bêtes, et étonnés de leur immobilité, hésitèrent à fondre sur eux. Les uns cherchèrent à escalader les cloisons des loges pour atteindre les spectateurs; d’autres se mirent à galoper autour de l’arène, comme à la poursuite d’un gibier invisible. Le peuple se fâcha. Des milliers de voix vociférèrent; les uns imitaient le rugissement des fauves; d’autres aboyaient comme des chiens; d’autres encore excitaient les animaux de toutes manières. Des clameurs firent trembler l’amphithéâtre. Les chiens irrités bondissaient vers les hommes à genoux, puis reculaient de nouveau, en faisant claquer leurs mâchoires. Enfin, un molosse enfonça ses crocs dans l’épaule d’une femme agenouillée en avant des autres et l’écrasa de sa masse.

Alors, les chiens, par dizaines, se ruèrent dans le tas, comme par une brèche. La foule cessa de rugir pour concentrer toute son attention: à travers les hurlements et les râles montaient encore des voix plaintives d’hommes et de femmes: Pro Christo! Pro Christo! tandis que se tordaient sur le sable des formes humaines et canines nouées et convulsées. Le sang coulait à flots des corps dépecés. Les chiens s’arrachaient des membres épars. L’odeur du sang et des intestins déchiquetés avait dominé les parfums d’Arabie et emplissait tout le cirque. Enfin, on ne vit plus, çà et là, que quelques malheureux à genoux. Et bientôt ils furent noyés eux-mêmes sous une agglomération grouillante et hurlante.