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– Parle…

– Je me tais, – répondit froidement Pétrone, – parce que je ne parviens pas à trouver une parole. Tu t’es surpassé.

– Il me semble aussi; pourtant ce peuple…

– Peux-tu exiger de ces plébéiens qu’ils soient connaisseurs en poésie?

– Alors, toi aussi, tu as remarqué qu’on ne m’a pas remercié comme je le méritais?

– Tu as mal choisi le moment.

– Pourquoi?

– Quand l’odeur du sang vous étouffe, on ne peut écouter avec attention.

Néron crispa ses poings et s’écria:

– Ah! ces chrétiens! Ils ont brûlé Rome, et ils s’en prennent à moi, maintenant. Quelles tortures pourrais-je bien encore inventer pour eux?

Pétrone s’aperçut qu’il n’était pas dans la bonne voie et que ses paroles produisaient une impression tout autre que celle qu’il voulait faire naître; et, désireux de ramener l’attention de César, il se pencha vers lui et chuchota:

– Ton hymne est merveilleux; mais permets-moi une observation: dans le quatrième vers de la strophe trois, le rythme n’est point sans défaillance.

Néron, comme pris en flagrant délit d’infamie, s’empourpra de honte, jeta autour de lui un regard terrifié, et répliqua en balbutiant:

– Tu remarques tout, toi!… Je sais!… Je changerai!… Mais nul autre ne l’a remarqué, n’est-ce pas? Quant à toi, je t’en conjure par les dieux, n’en dis rien à personne… si… si tu tiens à la vie.

Pétrone fronça les sourcils, et comme si, tout à coup, il se laissait aller à son ennui et à sa lassitude:

– Divin, tu peux me condamner à la mort, si je te gêne; mais, ne m’en menace pas, de grâce, car les dieux savent si j’en ai peur.

Ce disant, il planta son regard dans les yeux de César.

– Ne te fâche pas!… Tu sais que je t’aime.

«Mauvais signe!» – pensa Pétrone.

– Je voulais, aujourd’hui, vous inviter à un festin, – reprit Néron, – mais je préfère m’enfermer et ciseler ce vers maudit de la troisième strophe. D’autres que toi ont pu relever cette erreur: Sénèque, peut-être aussi Secundus Carinas… Mais, je vais me débarrasser d’eux sur-le-champ.

Il appela Sénèque et lui déclara qu’il l’envoyait avec Acratus et Secundus Carinas dans toutes les provinces d’Italie et d’ailleurs, pour y recueillir l’argent des villes, des villages et des temples fameux. Mais Sénèque, comprenant qu’on lui confiait là une besogne de pillard, de sacrilège et de bandit, refusa sans hésiter.

– Je dois partir pour la campagne, seigneur, – dit-il, – afin d’y attendre la mort; je suis vieux et mes nerfs sont malades.

Les nerfs ibériens de Sénèque, plus résistants que ceux de Chilon, n’étaient peut-être pas malades; mais sa santé était précaire; il semblait une ombre et, ces derniers temps, sa tête avait complètement blanchi.

Néron lui jeta un coup d’œil et songea qu’en effet il n’aurait sans doute pas à attendre trop longtemps; puis:

– Je ne veux point t’exposer à un voyage, si tu es malade; mais, en raison de l’amour que j’ai pour toi, je désire t’avoir sous la main. Ainsi, au lieu de partir pour la campagne, tu vas t’enfermer dans ta maison et tu ne la quitteras plus.

Puis, il se mit à rire et poursuivit:

– Envoyer Acratus et Carinas seuls, c’est comme si j’envoyais des loups me chercher des moutons. Qui pourrais-je bien leur adjoindre comme chef?

– Moi, seigneur, – dit Domitius Afer.

– Non! Je ne veux point attirer sur Rome le courroux de Mercure, qui serait jaloux de vos friponneries. Il me faudrait quelque stoïcien, comme Sénèque, ou bien comme mon nouvel ami, le philosophe Chilon. Il se retourna et demanda:

– Où donc est-il passé, Chilon?

Celui-ci, revenu à lui au grand air, était rentré dans l’amphithéâtre pour l’hymne de César. Il s’approcha:

– Me voici, ô fruit rayonnant du Soleil et de la Lune! J’étais malade, mais ton chant m’a guéri.

– Je t’enverrai en Achaïe, – lui dit Néron. – Tu dois savoir, à un sesterce près, les ressources de ses temples.

– Fais cela, Zeus! Les dieux t’offriront un tribut comme jamais ils n’en ont offert à personne.

– Oui…, mais je ne puis pourtant te priver de la vue des jeux.

– Ô Baal! – fit Chilon.

Les augustans, contents de voir s’améliorer l’humeur de César, se prirent à rire.

– Non, seigneur! Ne prive point de la vue des jeux ce Grec si courageux!

– Mais daigne me priver, seigneur, de la vue de ces braillards, de ces oies du Capitole, dont tous les cerveaux réunis n’empliraient pas le godet d’un gland, – répliqua Chilon. – Ô premier-né d’Apollon! je suis en train de composer en ton honneur un hymne grec, et je voudrais passer quelques jours dans le temple des Muses, afin d’implorer d’elles l’inspiration.

– Non pas! – s’écria César. – C’est un faux-fuyant pour esquiver les jeux prochains! Non, non!

– Seigneur, je te jure que j’écris un hymne!

– Alors, tu l’écriras de nuit. Demande à Diane de l’inspirer; en somme, elle est la sœur d’Apollon.

Chilon baissa la tête, en lançant des regards furibonds aux augustans hilares, tandis que César, tourné vers Sénécion et Suilius Nérulin, disait:

– Figurez-vous qu’une moitié seulement des chrétiens réservés pour aujourd’hui a pu être expédiée!

Le vieil Aquilus Regulus, très expert dans les choses du cirque, réfléchit un instant et dit:

– Les spectacles où figurent des gens sans armes et sans art durent presque aussi longtemps et sont moins intéressants.

– Je leur ferai donner des armes, – dit Néron.

Mais le superstitieux Vestinus s’éveilla soudain de ses réflexions, et dit d’une voix mystérieuse:

– Avez-vous remarqué qu’ils voient quelque chose au moment de mourir? Ils regardent le ciel et semblent mourir sans souffrance. Je suis persuadé qu’ils voient quelque chose…

Ce disant, il leva les yeux vers l’ouverture de l’amphithéâtre où déjà la nuit commençait de tendre son velarium semé d’étoiles. Mais les autres lui répondirent par des rires et des hypothèses facétieuses sur ce que les chrétiens pouvaient bien voir à l’heure de la mort. Cependant, César fit un signe aux esclaves qui portaient les torches et quitta le cirque, suivi des vestales, des sénateurs, des dignitaires et des augustans.

La nuit était lumineuse et tiède. Devant le cirque stationnait encore une foule curieuse d’assister au départ de Néron, mais qui paraissait muette et sombre. Des applaudissements s’élevèrent, brusquement éteints.

Du spoliaire sortaient toujours des chariots grinçants chargés des restes ensanglantés des chrétiens.

Pétrone et Vinicius firent le trajet en silence. À proximité de la villa, Pétrone demanda:

– As-tu réfléchi à ce que je t’ai dit?

– Oui, – répondit Vinicius.

– Comprends-tu que c’est maintenant, pour moi aussi, une chose de la plus haute importance? Il faut que je la délivre, malgré César et Tigellin. C’est comme une lutte où je m’obstine à vaincre. C’est comme un jeu où je veux gagner, fût-ce au prix de ma propre vie… Cette journée n’a fait que raffermir mes intentions.