– Je lui ai donné mon âme, – répondit Vinicius.
Ils se quittèrent. Pétrone rentra dans son cubicule, tandis que Vinicius se rendait sur le versant de la Colline Vaticane, dans la cabane du carrier, où il avait reçu le baptême des mains de l’Apôtre. Il lui semblait que, là, le Christ l’entendrait mieux que partout ailleurs; et il s’y jeta à terre, mettant toute la puissance de son âme douloureuse dans sa supplication vers la clémence divine. Il s’abîma si complètement dans sa prière qu’il oublia où il se trouvait et ce qui se passait autour de lui.
L’après-midi seulement il fut éveillé par les trompes du Cirque de Néron. Il sortit et regarda autour de lui, comme s’il venait de dormir. La chaleur était suffocante. Le silence, troublé de loin en loin par le son des cuivres, était bercé du crissement ininterrompu des cigales. Il faisait lourd. Au-dessus de la ville, le ciel était bleu encore, mais du côté des Monts Sabins, très bas sur l’horizon, s’amoncelaient des nuages sombres.
Vinicius rentra chez lui. Pétrone l’attendait dans l’atrium.
– J’ai été au Palatin, – fit celui-ci. – Je m’y suis montré à dessein et j’ai même fait une partie d’osselets. Ce soir, il y a un festin chez Anicius; j’ai annoncé que nous viendrions, mais après minuit, car auparavant il me fallait un peu de sommeil. J’irai, en effet, et tu feras bien d’y paraître aussi.
– Pas de nouvelles de Niger ou de Nazaire? – questionna Vinicius.
– Non; nous ne les verrons qu’à minuit.
– As-tu remarqué que l’orage commence?
– Oui. Demain, il doit y avoir une exhibition de chrétiens crucifiés. Peut-être que la pluie l’empêchera.
Puis, il s’approcha de Vinicius et lui toucha le bras:
– Tu ne la verras pas sur la croix, mais à Coriola. Par Castor! je ne céderais pas pour toutes les gemmes de Rome le moment où nous la délivrerons. La soirée s’avance…
En effet, le soir approchait et l’obscurité commençait, avant l’heure, à envelopper la ville, en raison des nuages qui couvraient tout le ciel. La nuit venue, il tomba une forte averse qui s’évapora sur les pierres embrasées par toute une journée de chaleur et emplit les rues de buée. Puis il y eut des alternatives de calme et de brusques ondées.
– Hâtons-nous, – dit Vinicius, – il se pourrait qu’ils emportassent plus tôt les cadavres à cause de l’orage.
– Il est temps, – répondit Pétrone.
Ils prirent des manteaux gaulois à capuchon et sortirent par la porte du jardin. Pétrone s’était armé d’un court coutelas romain appelé sica, dont il se munissait toujours pour ses expéditions nocturnes. L’orage avait fait le vide dans les rues. Par instants, un éclair illuminait de clartés crues les murs des maisons récemment construites ou en construction, et les dalles humides qui pavaient les voies: à cette lueur, et après un assez long trajet, ils aperçurent enfin le tertre surmonté du temple minuscule de Libitine et, au pied, un groupe de mulets et de chevaux.
– Niger! – appela tout bas Vinicius.
– Je suis là, seigneur, – répondit une voix dans la pluie.
– Tout est-il prêt?
– Tout est prêt, maître chéri. Nous sommes ici depuis l’entrée de la nuit. Mais abritez-vous sous le remblai, car vous allez être trempés. Quel orage! Je crois qu’il y aura de la grêle.
En effet, des grêlons tombèrent bientôt, d’abord menus, puis de plus en plus gros. Aussitôt, le temps se rafraîchit.
Eux, garantis par le tertre du vent et du choc des grêlons, causaient en étouffant leurs voix:
– Si même on nous apercevait, – disait Niger, – personne n’aurait de soupçons, car nous avons l’air de gens qui attendent la fin de l’orage. Mais j’ai peur qu’on ne remette à demain le transport des cadavres.
– La grêle ne tombera pas longtemps, – dit Pétrone. – D’ailleurs, s’il le faut, nous resterons là jusqu’à l’aube.
Et ils attendirent, l’oreille aux aguets à chaque bruit de pas lointain. La grêle avait cessé, mais une forte ondée lui avait succédé. Par instants, le vent s’élevait, apportant des Fosses Puantes l’affreuse odeur des cadavres en décomposition, que l’on enterrait presque à fleur de terre.
Niger dit soudain:
– Je vois une lueur à travers le brouillard…, une…, deux…, trois… Ce sont des torches.
Il se tourna vers les hommes:
– Veillez à ce que les mules ne s’effraient pas!
– Ils viennent, – dit Pétrone.
En effet, les lumières devenaient plus vives. On put distinguer les flammes des torches qui vacillaient au souffle du vent.
Niger se signa et se mit à prier. À la hauteur du temple, le lugubre convoi s’arrêta. Pétrone, Vinicius et le fermier, inquiets, se serrèrent en silence contre le tertre. Mais les porteurs n’avaient fait halte que pour se couvrir d’un linge le visage et la bouche et se garantir ainsi de la puanteur qui, aux abords du charnier, était abominable; bientôt ils reprirent les brancards et poursuivirent leur chemin.
Un seul cercueil s’arrêta en face du petit temple.
Vinicius s’élança, suivi de Pétrone, de Niger et des deux esclaves bretons avec la litière. Mais ils n’avaient pas eu le temps de s’approcher que, dans l’obscurité, s’était élevée la voix douloureuse de Nazaire:
– Seigneur, on l’a transférée avec Ursus dans la prison Esquiline… Nous portons un autre corps! On l’a emmenée avant minuit!
En rentrant chez lui, Pétrone était sombre comme l’orage, et il n’essayait même pas de consoler Vinicius. Il comprenait l’inutilité de songer à faire évader Lygie des caveaux esquilins. Il devinait qu’on l’avait transférée là afin qu’elle ne mourût point de la fièvre et n’échappât point à l’arène qui lui était destinée. Cela voulait dire aussi qu’on la surveillait avec plus de précaution que les autres.
Pétrone s’apitoyait de tout son cœur sur elle et sur Vinicius; et il songeait aussi que, pour la première fois, il était vaincu dans la lutte qu’il avait entreprise.
«La Fortune m’abandonne, – se disait-il. – Mais les dieux se trompent s’ils s’imaginent que je consentirai à mener une vie comme la sienne, par exemple.»
Il tourna les yeux vers Vinicius qui le regardait, les prunelles dilatées.
– Qu’as-tu? Tu as la fièvre? – demanda Pétrone.
Vinicius répondit d’une voix étrange, brisée et lente, comme celle d’un enfant malade:
– Moi, je crois que Lui peut me la rendre.
Au-dessus de la ville s’apaisaient les derniers grondements de l’orage.
Chapitre LVIII.
Une pluie de trois jours, phénomène si exceptionnel à Rome qu’il se passait des périodes de plusieurs années sans qu’il eût lieu, et la grêle qui tombait, non seulement dans la journée et le soir, mais même la nuit, avaient interrompu les spectacles. Le peuple s’alarmait. On prédisait de mauvaises vendanges, et quand, un après-midi, sur le Capitole, la foudre fondit l’airain de la statue de Cérès, on ordonna des sacrifices dans le temple de Jupiter Salvator. Les prêtres de Cérès répandirent la nouvelle que la colère des dieux accablait la ville en raison des lenteurs apportées au châtiment des chrétiens. Le peuple alors exigea que, sans tenir compte du temps, on se hâtât de continuer les jeux; et grande fut la joie quand enfin on annonça que dans trois jours les ludi matutini allaient reprendre.