Des lieux élevés, d’où le rideau des arbres n’arrêtait point le regard, on pouvait contempler des rangées entières de poutres et de corps ornés de fleurs, de lierre et de feuilles de myrte. Escaladant les buttes et dégringolant les vallons, elles s’étendaient si loin que les plus rapprochées semblaient des mâts de navires, tandis que les plus lointaines apparaissaient comme hérissées de piques et de lances multicolores.
Leur nombre dépassait tout ce qu’avaient pu attendre les spectateurs. On pouvait croire que toute une nation avait été liée aux poteaux pour la distraction de Rome et de César. Des groupes s’arrêtaient devant certains mâts, suivant qu’ils s’intéressaient à l’âge ou au sexe de la victime; ils examinaient les visages, les couronnes, les guirlandes de lierre, puis avançaient toujours en se demandant avec stupéfaction: «Peut-il donc y avoir tant de coupables? Des enfants, à peine en état de marcher, ont-ils pu incendier Rome?» Et l’étonnement, peu à peu, faisait place à l’inquiétude.
Cependant l’obscurité tombait et les premières étoiles venaient d’apparaître. Auprès de chaque condamné vinrent se poster des esclaves armés de torches et, dès que le cor eut sonné le commencement du spectacle, ils mirent le feu à la base des poteaux.
Aussitôt la paille imbibée de poix, dissimulée sous les fleurs, flamba d’une flamme claire qui, toujours augmentant, se mit à dérouler les guirlandes de lierre et à lécher les pieds des victimes. Le peuple se tut; les jardins retentirent d’un gémissement unique et immense, fait de milliers de cris de douleur. Pourtant, quelques victimes, levant les yeux vers le ciel constellé, chantaient à la gloire du Christ. Le peuple écoutait. Mais les cœurs les plus endurcis s’emplirent d’épouvante quand, du haut des petits piquets, des voix déchirantes d’enfants se mirent à appeler «Maman! Maman!» Les gens ivres eux-mêmes furent secoués d’un frisson à la vue de ces petites têtes, de ces visages innocents crispés de douleur ou bien voilés par la fumée qui déjà commençait à suffoquer les victimes. La flamme montait toujours et consumait une à une les guirlandes de lierre et de roses. Les allées principales et les allées latérales s’embrasèrent; les bouquets d’arbres s’illuminèrent, ainsi que les prairies, et les pelouses émaillées de fleurs; l’eau des bassins et des étangs, les feuilles frissonnantes, se teintèrent de rouge. Et il fit clair comme en plein jour. L’odeur de la chair grillée emplit les jardins; aussitôt des esclaves jetèrent de la myrrhe et de l’aloès sur les brûle-parfums disposés entre les poteaux. Çà et là, dans la foule, s’élevèrent des cris, cris de pitié autant que d’ivresse joyeuse; ils croissaient d’instant en instant, à mesure que grandissait le feu, qui maintenant enveloppait les piquets, rampait vers les poitrines, tordait les cheveux de son haleine brûlante, voilait les visages noircis et, enfin, s’élevait plus haut encore, comme pour affirmer la victoire et le triomphe de la force qui l’avait déchaîné.
Dès le commencement du spectacle, César était apparu au milieu du peuple sur un magnifique quadrige de cirque, attelé de quatre coursiers blancs. Il portait un costume de cocher aux couleurs des Verts, son parti et celui de la cour. D’autres chars suivaient, montés par des courtisans aux vêtements splendides, des sénateurs, des prêtres, des bacchantes nues et couronnées de roses, ivres, des amphores aux mains, et s’époumonant en hurlements sauvages; des musiciens costumés en faunes jouaient de la cithare, du phormynx, du fifre et du cor. D’autres chars portaient les matrones et les vierges romaines, également ivres et demi nues. De chaque côté des quadriges, des éphèbes agitaient leurs thyrses enrubannés; d’autres jouaient du tambourin; d’autres semaient des fleurs sous les pieds des chevaux. Au milieu des fumées et des torches humaines, le cortège s’avançait dans l’allée principale en criant «Evohé!» César, ayant à ses côtés Tigellin et Chilon, dont la terreur l’amusait, conduisait ses chevaux au pas, contemplant les corps qui brûlaient et écoutant les acclamations du peuple. Debout sur son haut quadrige doré, dominant les vagues humaines prosternées devant lui, éclairé par les flammes, ceint de la couronne d’or des triomphateurs du cirque, il apparaissait tel un géant dressé au-dessus de la foule. De ses bras monstrueux, tendus sur les rênes, il semblait faire le geste de bénir son peuple. Son visage et ses yeux mi-clos souriaient, et il rayonnait au-dessus des hommes, comme un soleil, ou comme un dieu terrible, superbe et tout-puissant.
Par instants, il s’arrêtait devant une vierge dont le sein commençait à grésiller dans la flamme, ou devant un enfant au visage contracté, puis continuait d’avancer, entraînant derrière lui le cortège ivre et délirant. De temps à autre il saluait le peuple, puis, tirant sur les rênes d’or, il se retournait pour causer à Tigellin. Enfin, parvenu à la grande fontaine, au carrefour de deux allées, il descendit de son quadrige, fit signe à ses compagnons et se mêla à la foule.
Il fut salué par des cris et des applaudissements. Les bacchantes, les nymphes, les sénateurs, les augustans, les prêtres, les faunes, les satyres et les soldats l’entourèrent d’un cercle houleux. Et lui, ayant d’un côté Tigellin, de l’autre Chilon, fit le tour de la fontaine, parmi plusieurs dizaines de torches qui flambaient. Il s’arrêtait pour faire des remarques sur certaines victimes, ou bien pour se moquer du Grec, dont le visage révélait un immense désespoir.
Enfin ils arrivèrent devant un mât très élevé, orné de myrte et festonné de lierre. Les langues de feu léchaient seulement les genoux de la victime, mais on ne pouvait distinguer son visage, voilé par la fumée des ramilles vertes qui s’enflammaient. Soudain, la brise nocturne balaya la fumée et découvrit la tête d’un vieillard, dont la barbe grise tombait sur la poitrine.
À cette vue, Chilon se roula sur lui-même comme un reptile blessé, et de sa bouche s’échappa un cri plus semblable à un croassement qu’à une voix humaine:
– Glaucos! Glaucos!…
En effet, du sommet du poteau enflammé, le médecin Glaucos le regardait.
Il vivait encore. Penchant sa face douloureuse, il contemplait cet homme qui l’avait trahi, lui avait arraché sa femme et ses enfants; l’avait attiré dans un guet-apens d’assassins et, tout cela lui ayant été pardonné au nom du Christ, venait une fois encore de le livrer aux bourreaux. Jamais aucun homme n’avait fait à son semblable autant de mal. Et voici que maintenant la victime brûlait sur le poteau résineux, tandis que l’assassin était à ses pieds! Les yeux de Glaucos étaient rivés au visage du Grec. Par moments, la fumée les voilait, mais à chaque souffle de la brise, Chilon voyait de nouveau les prunelles de l’homme dardées sur lui. Il se leva et voulut fuir, mais il ne le put. Il lui semblait que ses jambes étaient de plomb et qu’un bras invisible le clouait devant ce poteau avec une force surhumaine. Et il restait là, pétrifié. Il sentait seulement qu’en lui quelque chose débordait, brisait tout, effaçait tout: César, la cour, la foule, et que seul un vide noir, sans fond, horrible, l’environnait. Il ne voyait plus que les yeux de ce martyr qui le convoquaient devant le juge. L’autre, la tête affaissée de plus en plus, le regardait sans relâche. Tous sentaient qu’entre ces deux hommes se passait quelque chose, et le rire se figea sur les lèvres, car le visage de Chilon était atroce: on eût dit que les langues de feu dévoraient son propre corps. Soudain, il chancela, étendit les bras et cria, d’une voix effroyable et déchirante: