Urbi et Orbi.
En cette même soirée féerique, un autre détachement de prétoriens conduisait, par la route d’Ostie, l’Apôtre Paul de Tarse vers une localité nommée Aquæ Salviæ. Derrière lui s’avançait un groupe de fidèles qu’il avait convertis. Reconnaissant des visages familiers, Paul arrêtait sa marche et leur parlait, car, à titre de citoyen romain, il avait droit à la déférence de l’escorte. Derrière la Porte Tergemina, il rencontra la fille du préfet Flavius Sabin et, voyant son jeune visage inondé de larmes, il lui dit: «Plautilla, fille du salut éternel, retourne en paix. Mais donne-moi ton voile, afin qu’on m’en couvre les yeux au moment où j’irai vers le Seigneur.» Et, prenant le voile, il poursuivit sa route avec le visage joyeux du tâcheron qui a bien peiné tout le jour et qui s’en revient vers sa demeure. Ses pensées, comme celles de Pierre, étaient paisibles et sereines, tel le ciel de ce soir. Ses yeux songeurs regardaient la plaine déroulée devant lui et les Monts Albains baignés de clarté solaire. Il se remémorait ses voyages, ses travaux, ses fatigues, ses luttes victorieuses, et les églises édifiées par lui sur tous les continents, par-delà de toutes les mers. Et il jugeait avoir gagné le repos. Lui aussi avait accompli son œuvre: la semence ne serait plus balayée par le vent de la fureur. Et il s’en allait, conscient que dans la guerre déclarée au monde par la vérité, la vérité serait victorieuse. Une infinie sérénité était épandue en lui.
La route était longue et le soir commença à tomber. Les monts s’empourprèrent, tandis qu’à leurs pieds l’ombre s’épaississait peu à peu. Les troupeaux rentraient au bercail. Des groupes d’esclaves revenaient, leurs outils sur l’épaule. Devant les maisons en bordure de la route s’ébattaient des enfants, intrigués au passage de l’escorte. Et de cette soirée, de la transparence dorée de cette atmosphère, se dégageait une paix sereine, une harmonie qui, de la terre, semblait prendre son essor vers les cieux. Paul le sentait, et son cœur était pénétré de joie que la musique de l’univers fût, grâce à lui, complétée d’un son nouveau, d’un son vierge, faute duquel, jadis, le monde était «ainsi que l’airain sonnant et les retentissantes cymbales».
Il se souvint comment il avait enseigné l’amour, comment il avait dit aux hommes que, quand même ils distribueraient tous leurs biens aux pauvres, quand même ils connaîtraient toutes les langues, pénétreraient tous les mystères et toutes les sciences, ils ne seraient rien sans l’amour. L’amour qui était doux, résigné, bienfaisant, supportait tout, croyait tout, espérait tout, souffrait tout, et ne cherchait point de récompense!…
Voici que l’âge de sa vie s’était écoulé dans l’enseignement de cette vérité. Et il se disait: «Quelle force pourra la détruire et la vaincre? Comment César l’étoufferait-il, dût-il posséder deux fois plus de légions, deux fois plus de villes, et de mers, et de terres, et de nations?…»
Et, victorieux, il allait recevoir son salaire.
Le cortège quitta la grande route et tourna à l’est, par un étroit sentier, vers les Eaux Salviennes. Sur les bruyères tombait le soleil rougeâtre. Près de la source, le centurion arrêta ses hommes. Le moment était venu.
Paul posa sur son épaule le voile de Plautilla, afin de s’en bander les yeux. Une dernière fois il leva ses regards pleins d’un calme sublime vers l’éternelle clarté des soirs et se mit en prière. Oui, l’instant était venu. Devant lui, il voyait l’immense chemin des couchants qui menait droit au ciel, lumineux comme l’aurore. Et son âme redisait les paroles que, conscient de la tâche accomplie et de la fin prochaine, il avait écrites:
«J’ai combattu le bon combat, j’ai gardé la foi, j’ai achevé ma course; et voici que m’est réservée l’immortelle couronne du juste.»
Chapitre LXXII.
Et Rome délirait toujours. Il semblait que cette ville qui avait conquis l’univers commençait à se désagréger par suite du manque de chefs. Avant que l’heure fût venue pour les Apôtres, avait éclaté la conspiration de Pison, suivie d’un châtiment si implacable et atteignant les plus hauts personnages, que ceux-là mêmes qui tenaient Néron pour un dieu pensèrent voir en lui un dieu de mort. Le deuil régna sur la ville, l’épouvante pénétra dans les maisons et dans les cœurs. Mais les portiques continuaient à s’orner de lierre et de fleurs, car il était interdit de s’affliger. Le matin, au réveil, on se demandait de qui ce serait le tour. Chaque jour s’augmentait le cortège de fantômes que César traînait derrière lui.
Pison paya la conspiration de sa tête. Il fut suivi de Sénèque et de Lucain; puis ce furent Fenius Rufus, Plautius Lateranus, Flavius Scævinus, Afranius Quinetianus, et le compagnon dépravé des folies de César, Tullius Sénécion, et Proculus, et Araricus, et Tugurinus, et Gratus, et Silanus, et Proximus, et Subrius Flavius, jadis dévoué corps et âme à Néron, et Sulpicius Asper. Les uns périrent de leur propre frayeur, d’autres pour leurs richesses, d’autres enfin pour leur bravoure. Épouvanté du nombre des conjurés, César hérissa de ses légions les murs et mit la ville en état de siège, envoyant tous les jours, par des centurions, la mort aux suspects. Servilement, les condamnés, en des lettres adulatrices, remerciaient César de la sentence, lui laissant une partie de leurs biens, afin de sauver le reste pour leurs enfants. On eût dit que Néron dépassait à dessein toute mesure, afin de sonder l’avilissement des hommes et leur patience à supporter sa domination sanglante. Après les conspirateurs, furent exterminés leurs parents, et leurs amis, même les plus lointains. Les habitants des splendides maisons reconstruites après l’incendie étaient sûrs, en sortant de chez eux, qu’ils verraient une file interminable de funérailles.
Pompée, Cornelius Martialis, Flavius Nepos et Statius Domitius périrent, accusés de manquer de dévouement à César. Novius Priscus trouva la mort comme ami de Sénèque. Rufius Crispus se vit enlever le droit d’eau et de feu pour avoir, jadis, été le mari de Poppée. Le grand Thraséas fut perdu pour sa vertu. Beaucoup payèrent de leur vie leur origine nobiliaire, et Poppée elle-même fut victime d’un accès de fureur de César.
Le Sénat rampait devant l’effroyable tyran, lui érigeait des temples, faisait des vœux pour sa voix, couronnait ses statues et lui désignait des prêtres, comme à un dieu. Le cœur plein d’épouvante, les sénateurs se rendaient au Palatin, afin d’exalter le chant du Périodonicès et de délirer avec lui dans des orgies de chairs nues, de vin et de fleurs.
Pendant ce temps, dans les sillons, sur les champs, abreuvés de sang et de larmes, germaient, lentement, mais toujours plus fécondes, les semailles de Pierre.
Chapitre LXXIII.
VINICIUS À PÉTRONE:
«Même ici, carissime, nous apprenons de temps en temps ce qui se passe à Rome, et ce que nous ignorons, tes lettres nous en instruisent. Quand on jette une pierre dans l’eau, les cercles de l’onde vont s’élargissant de plus en plus: et l’un de ces cercles de folie et de mal est venu du Palatin jusqu’à nous. En faisant route pour la Grèce, César nous a envoyé Cannas, qui a dévalisé les villes et les temples pour remplir les caisses vides et construire à Rome, au prix de la sueur sanglante et des larmes, une «maison d’or». Peut-être l’univers n’a-t-il encore jamais vu semblable maison, mais à coup sûr il n’a pas vu pareille iniquité. Tu connais d’ailleurs Cannas: Chilon lui ressemblait avant d’avoir, par sa mort, racheté sa vie. Mais dans les bourgs environnants, il n’a pas rencontré de résistance, peut-être parce qu’il n’y a ni temples, ni trésors.