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«Tu me demandes si nous sommes en sûreté? Je te répondrai seulement: on nous a oubliés. Tu peux t’en tenir là. Du péristyle où je me suis installé pour t’écrire, je vois notre baie paisible, et Ursus dans une barque, occupé à jeter sa nasse dans l’onde transparente. À côté de moi, ma femme dévide un peloton de laine pourpre, et dans les jardins, à l’ombre des amandiers, j’entends les chants de nos esclaves. Oh! ce calme, carissime! Quel oubli des terreurs et des souffrances passées! Pourtant, ce ne sont point les Parques, comme tu dis, qui filent si doucement l’écheveau de notre existence. C’est Christ qui nous bénit, Lui, notre Dieu, notre Sauveur. Nous connaissons le chagrin et les larmes, car notre vérité nous commande de pleurer sur l’infortune des autres. Mais ces larmes mêmes comportent une consolation que vous ignorez, vous autres. Un jour, quand se sera écoulé le temps qui nous fut assigné, nous retrouverons tous les êtres chers qui ont péri et qui, pour la doctrine divine, doivent périr encore. Pierre et Paul ne sont pas morts pour nous, mais ressuscités dans la gloire. Nos âmes les voient, et quand nos yeux versent des larmes, nos cœurs se réjouissent de leur joie. Oh oui! très cher, nous sommes heureux d’un bonheur que rien ne peut détruire, car la mort, qui est pour vous la fin de tout, n’est pour nous que le passage à une paix plus grande, à un plus grand amour, à une plus grande félicité.

«Ainsi, dans la sérénité de nos cœurs, passent nos journées et nos mois. Nos serviteurs et nos esclaves croient au Christ et, comme Il nous en a donné le commandement, nous nous aimons les uns les autres. Souvent, au coucher du soleil, ou bien quand la lune commence à se baigner dans l’onde, nous causons, Lygie et moi, des temps anciens, qui aujourd’hui nous semblent un rêve. Et quand je songe combien cet être cher, que je presse chaque jour sur ma poitrine, était proche du supplice et de l’anéantissement, j’adore de toute mon âme Notre Seigneur. Lui seul pouvait la sauver de l’arène et me la rendre pour toujours.

«Ô Pétrone, tu as vu combien cette doctrine donnait d’endurance et de courage dans la souffrance, combien elle consolait dans le malheur. Viens chez nous, et tu discerneras quelle source de bonheur elle est dans la vie quotidienne. Les hommes, vois-tu, n’avaient point connu jusqu’ici un dieu qu’ils pussent aimer, et c’est pourquoi ils ne s’aimaient pas entre eux. De là venait tout leur malheur, car, de même que le soleil engendre la lumière, l’amour nous donne le bonheur. Ni les législateurs, ni les philosophes, n’ont enseigné cette vérité. Elle n’existait ni en Grèce, ni à Rome, et quand je dis à Rome, j’entends dans l’univers. La doctrine sèche et froide des stoïciens, que suivent les gens vertueux, trempe les cœurs ainsi que des glaives; mais elle les glace au lieu de les rendre meilleurs.

«Mais je n’ai pas à te dire cela, à toi qui as étudié et compris mieux que moi. Toi aussi, tu as connu Paul de Tarse et tu as eu maintes fois de longs entretiens avec lui. Tu sais donc parfaitement que toutes les doctrines de vos philosophes et de vos rhéteurs, comparées à la vérité qu’il prêchait, ne sont que bulles de savon et paroles vides de sens. Te souviens-tu de sa question: «Et si César était chrétien? Ne vous sentiriez-vous pas plus en sûreté, plus certains de posséder ce qui vous appartient, et sans crainte du lendemain?» Tu me disais que notre foi était ennemie de la vie; je te répondrai aujourd’hui que si, depuis le commencement de ma lettre, je ne répétais que ces mots: «Je suis heureux!» cela ne suffirait pas à t’exprimer mon bonheur. Tu me diras que mon bonheur, c’est Lygie! Oui, cher! C’est parce que j’aime en elle l’âme immortelle et parce que tous deux nous nous aimons en Jésus; et un pareil amour ne redoute ni séparation, ni trahison, ni vieillesse, ni mort. Quand ne seront plus passion et beauté, que nos corps seront fanés et que viendra la mort, l’amour survivra, car nos âmes survivront. Avant que mes yeux se fussent ouverts à la vérité, j’étais prêt à incendier pour Lygie ma propre maison; et à présent, je te le dis: je ne l’aimais point, car c’est Christ seul qui m’a appris l’amour. Lui seul est la source du bonheur et du calme. Ce n’est pas moi qui le dis, mais l’évidence même. Compare vos orgies remplies d’angoisse, semblables à des festins funéraires, avec la vie des chrétiens, et tu pourras toi-même tirer la conclusion. Mais, pour mieux comparer, viens chez nous, dans nos montagnes qu’embaume la sarriette, dans nos bois d’oliviers pleins d’ombre, sur nos rivages couverts de lierre. Une paix inconnue de toi, et des cœurs qui t’aiment sincèrement, t’y attendent. Tu es noble et bon, tu devrais être heureux. Ta prompte intelligence saura discerner la vérité, et tu finiras par l’aimer, car on peut être son ennemi, comme César et Tigellin, mais on ne saurait rester indifférent à son égard. Moi et Lygie, ô mon Pétrone, nous nous réjouissons à l’espoir de te voir bientôt. Porte-toi bien, sois heureux, et viens!»

Pétrone reçut la lettre de Vinicius à Cumes où, avec les autres augustans, il s’était rendu à la suite de César. La lutte prolongée entre Pétrone et Tigellin touchait à son terme. Pétrone se rendait compte qu’il devrait y succomber et il en discernait très bien la raison. À mesure que César tombait chaque jour plus bas, jusqu’au rôle de cabotin, de pitre et de cocher, à mesure qu’il sombrait davantage dans une débauche maladive, abjecte et grossière, l’arbitre des élégances ne lui était plus qu’un fardeau. Quand Pétrone se taisait, Néron voyait un blâme dans son silence; quand il approuvait, c’était pour lui de l’ironie. Le superbe patricien irritait son amour-propre et excitait son envie. Ses richesses et ses magnifiques œuvres d’art étaient l’objet des convoitises du souverain et du ministre tout-puissant. Jusqu’ici, on l’avait ménagé en raison du voyage en Achaïe, où son goût et son expérience des choses de la Grèce pouvaient être utiles. Mais Tigellin s’était évertué à persuader César que Carinas surpassait encore Pétrone pour le goût et la compétence et saurait, mieux que ce dernier, organiser en Grèce des jeux, des réceptions et des triomphes. Dès lors, Pétrone était perdu. Toutefois, on n’avait point osé lui envoyer sa sentence à Rome. César et Tigellin se souvenaient que cet homme soi-disant efféminé, qui faisait «de la nuit le jour» et qui semblait uniquement soucieux de volupté, d’art et de bonne chère, avait, comme proconsul en Bithynie, et plus tard, comme consul à Rome, fait preuve d’une surprenante aptitude au travail et d’une grande énergie. On le croyait capable de tout, et l’on savait qu’à Rome il était aimé non seulement du peuple, mais même des prétoriens. Parmi les intimes de César, nul ne pouvait prévoir la façon dont, le cas échéant, il déciderait d’agir. Il semblait donc plus sage de l’éloigner de la ville par quelque subterfuge, et de le frapper en province.

Dans ce but, Pétrone fut invité à se rendre à Cumes avec les autres augustans. Il partit, bien qu’il soupçonnât quelque arrière-pensée. Peut-être voulait-il éviter d’opposer une résistance ouverte, peut-être désirait-il montrer une fois encore à César et aux augustans un visage joyeux et libre de tous soucis, et remporter sa dernière victoire sur Tigellin.

Cependant, celui-ci l’accusa aussitôt d’avoir été le complice du sénateur Scævinus, l’âme de la conspiration avortée. Ses gens restés à Rome furent emprisonnés, sa maison fut cernée. Pétrone, loin de s’en effrayer, ne montra aucun embarras et ce fut en souriant qu’il dit aux augustans reçus par lui dans sa somptueuse villa de Cumes:

– Barbe d’Airain n’aime pas les questions à brûle-pourpoint, et vous allez voir sa mine quand je lui demanderai si c’est lui qui a fait mettre en prison ma familia.