Chilon leur assura qu’il en était ainsi; et, les yeux levés au ciel, il semblait prier; mais en réalité il réfléchissait sur l’opportunité qu’il y aurait à accepter leur proposition et à économiser par là mille sesterces. Toutefois, après un instant de réflexion, il y renonça. Euricius était vieux et, sinon accablé par l’âge, du moins usé par les chagrins et la maladie. Quartus avait seize ans: or, Chilon avait besoin d’hommes experts et surtout solides. Quant aux mille sesterces, il comptait bien, grâce au plan qu’il avait combiné, en économiser une bonne part.
Ils insistèrent encore, mais sur le refus définitif de Chilon, Quartus dit:
– Je connais le boulanger Demas, seigneur, chez qui travaillent à la meule des esclaves et des salariés. L’un de ces derniers est si fort qu’il pourrait en remplacer non pas deux, mais quatre. Je l’ai vu moi-même soulever des pierres que quatre hommes réunis ne parvenaient pas à déplacer.
– Si c’est un fidèle qui craint Dieu et qui est capable de se sacrifier pour ses frères, fais-le moi connaître, – dit Chilon.
– Il est chrétien, seigneur, – répondit Quartus, – comme la plupart de ceux qui travaillent chez Demas. Il y a des ouvriers de jour et des ouvriers de nuit: c’est un de ces derniers. En y allant maintenant, nous arriverons pendant leur repas du soir et tu pourras causer avec lui en toute liberté. Demas habite près de l’Emporium.
Chilon y consentit volontiers. L’Emporium était situé au pied du mont Aventin, non loin, par conséquent, du Grand Cirque. On pouvait, sans faire le tour des collines, longer le fleuve, et en passant par le Porticus Æmilia, abréger encore le chemin.
– Je me fais vieux, – dit Chilon, comme ils pénétraient sous la colonnade, – et j’ai quelquefois des absences de mémoire. Oui, notre Christ a été livré par un de ses disciples; mais, en ce moment, je ne puis me rappeler le nom du traître…
– Judas, seigneur; il s’est pendu, – répondit Quartus, assez étonné qu’on put oublier ce nom.
– Ah, oui! Judas! Je te remercie, – fit Chilon.
Puis ils cheminèrent quelque temps sans parler. Arrivés à l’Emporium, qui était déjà fermé, ils le dépassèrent, contournèrent les greniers où se faisaient les distributions de blé, et prirent à gauche, vers les maisons en bordure de la route d’Ostie jusqu’au mont Testacius et au Forum Pistorium. Là, ils s’arrêtèrent devant un bâtiment de bois d’où montait le bruit des meules. Quartus y entra, tandis que Chilon, qui n’aimait pas à se montrer devant une assistance nombreuse et craignait en outre le hasard d’une rencontre avec Glaucos, se tenait dehors.
«Je suis curieux de voir cet Hercule transformé en meunier, – se disait-il en contemplant la lune qui brillait avec éclat. – Si c’est une canaille et un malin, cela me coûtera un peu cher; au contraire, si c’est un chrétien vertueux et un sot, il fera pour rien tout ce que je lui demanderai.»
Ses réflexions furent interrompues par le retour de Quartus, qui sortit du bâtiment avec un autre homme vêtu seulement d’une de ces tuniques appelées exomis, comme en portent les ouvriers, et qui laissent nues l’épaule et la partie droite de la poitrine, de façon à ne pas gêner les mouvements. Chilon poussa un soupir satisfait: de sa vie il n’avait vu tel bras ni telle poitrine.
– Voici, seigneur, – dit Quartus, – le frère que tu désires voir.
– Que la paix du Christ soit avec toi, – dit Chilon; – Quartus, dis à ce frère si je mérite la confiance, puis retourne chez toi, pour l’amour de Dieu, car il ne faut pas laisser tout seul ton vieux père.
– C’est un saint homme, – confirma Quartus, – il a sacrifié toute sa fortune pour me racheter de l’esclavage, moi, un inconnu. Que Notre-Seigneur le Sauveur lui prépare en échange une récompense céleste!
À ces mots, le colossal ouvrier s’inclina et baisa la main de Chilon.
– Quel est ton nom, mon frère? – demanda le Grec.
– Père, au saint baptême, j’ai reçu le nom d’Urbain.
– Urbain, mon frère, as-tu le temps de causer librement avec moi?
– Notre travail ne commence qu’à minuit et, en ce moment, on nous prépare le souper.
– Nous avons donc tout le temps nécessaire. Allons au bord du fleuve et là tu m’écouteras.
Ils furent s’asseoir sur une pierre de la berge, dans le calme troublé seulement par le bruit lointain des meules et le clapotis des vagues qui roulaient au-dessous d’eux.
Chilon examina la figure de l’ouvrier, et, malgré l’expression un peu rude et triste très fréquente chez les barbares qui habitaient Rome, elle lui parut refléter la bonhomie et la sincérité.
«Oui, – songea-t-il, – voilà l’homme bon et sot qui tuera Glaucos gratis.»
Et il demanda:
– Urbain, aimes-tu le Christ?
– Je l’aime de toute mon âme et de tout mon cœur, – répondit l’ouvrier.
– Et tes frères et tes sœurs? et tous ceux qui t’ont enseigné la vérité et la foi dans le Christ?
– Je les aime aussi, mon père.
– Alors, que la paix soit avec toi!
– Et avec toi aussi, mon père!
De nouveau un silence se fit, troublé seulement par le bruit des meules et le clapotis du fleuve.
Chilon, les yeux à la claire lune, se mit à parler d’une voix calme et grave de la mort du Christ. Il parlait comme s’il ne se fût pas adressé à Urbain, mais se fût rappelé cette mort à soi-même ou eût confié ce secret à la ville endormie. Il y avait là quelque chose d’émouvant et de solennel. L’ouvrier pleurait, et lorsque Chilon commença à gémir et à se lamenter de ce qu’au moment de la mort du Sauveur, personne ne se fût trouvé là pour le défendre, sinon contre le supplice de la croix, du moins contre les insultes des soldats et des Juifs, les poings formidables du barbare se crispèrent de regret et de rage contenue. La mort du Christ l’émouvait, mais à la pensée de cette foule qui avait outragé l’Agneau cloué à la croix, tout son être de simple tressaillait et il se sentait altéré d’une soif de sauvage vengeance.
Soudain, Chilon lui demanda:
– Urbain, sais-tu qui était Judas?
– Je le sais! Je le sais! mais il s’est pendu!
Le ton de sa voix trahissait une sorte de regret que le traître se fût fait justice lui-même et ne pût ainsi tomber entre ses mains.
Chilon continua:
– Si pourtant il ne s’était pas pendu et que quelque chrétien le rencontrât, soit sur terre, soit sur mer, ne devrait-il pas venger le supplice, le sang et la mort du Sauveur?
– Et qui donc ne les vengerait pas, mon père?
– Que la paix soit avec toi, fidèle serviteur de l’Agneau! Oui! on peut pardonner ses propres offenses, mais qui donc a le droit de pardonner les offenses faites à Dieu? De même qu’un serpent engendre un serpent, que de la méchanceté naît la méchanceté, de la trahison la trahison, ainsi, du venin de Judas est né un autre traître; de même que l’un a livré le Sauveur aux Juifs et aux soldats romains, ses brebis seront livrées aux loups, par un autre, qui vit au milieu de nous; et si personne ne prévient cette trahison, si personne n’écrase à temps la tête de ce serpent, c’en est fait de nous tous, et avec nous disparaîtra la gloire de l’Agneau.