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Bien que Vinicius fût tout préoccupé de Lygie et que son attention fût absorbée à la chercher dans la foule, il lui était cependant impossible de ne pas voir les choses étranges et extraordinaires qui se passaient autour de lui.

Cependant, on avait jeté encore quelques torches dans le foyer qui projeta sur tout le cimetière une clarté rouge et fit pâlir la lumière des lanternes; au même instant apparut, sortant de l’hypogée, un vieillard vêtu d’un manteau à capuchon, mais dont la tête était découverte, et qui monta sur une pierre voisine du bûcher.

Un mouvement se produisit dans la foule. Tout près de Vinicius, des voix murmurèrent: «Pierre! Pierre!…» Les uns s’agenouillèrent, d’autres tendirent les mains vers lui. Puis il se fit un si profond silence qu’on pouvait entendre chaque tison consumé s’affaisser dans le brasier, le bruit lointain des roues sur la Voie Nomentane et le bruissement du vent dans les pins qui avoisinaient le cimetière.

Chilon se pencha pour chuchoter à Vinicius:

– C’est lui, le premier disciple de Chrestos, c’est le pêcheur!

Le vieillard leva la main pour bénir, d’un signe de croix, les assistants, qui tombèrent tous à genoux. Vinicius et ses compagnons, de peur de se trahir, suivirent cet exemple. La figure qu’il avait devant lui parut au jeune homme à la fois assez vulgaire et cependant extraordinaire, d’autant plus que ce qu’il y avait d’extraordinaire en elle émanait de sa simplicité même. Le vieillard n’avait ni mitre, ni couronne de chêne sur la tète, ni palme dans les mains, ni rational doré sur la poitrine, ni vêtements blancs ou semés d’étoiles, aucun de ces emblèmes qui distinguaient les prêtres de l’Orient, de l’Égypte, de la Grèce, ou les flamines de Rome. Et de nouveau Vinicius remarqua ce même contraste dont il s’était déjà rendu compte en écoutant le chant des chrétiens: ce pêcheur lui apparaissait non pas en archiprêtre rompu à la pratique des cérémonies rituelles, mais en simple témoin, âgé et profondément vénérable, venu de loin pour proclamer une grande vérité qu’il avait vue, touchée, à laquelle il avait cru comme on croit à l’évidence, qu’il avait aimée parce qu’il y avait cru et qui, par suite, mettait sur tous ses traits le reflet de cette puissance de conviction que seule peut donner la vérité. Et Vinicius, tout sceptique qu’il fût, ne pouvait cependant se défendre d’une curiosité fiévreuse: il attendait impatiemment ce qui allait sortir de la bouche de ce compagnon du mystérieux Chrestos, afin de savoir quelle était cette doctrine adoptée par Lygie et par Pomponia Græcina.

Pierre commença. Il parla d’abord comme un père qui donne des conseils à ses enfants et leur enseigne comment il leur faut vivre. Il leur recommanda de bannir les excès et le luxe, d’aimer la pauvreté, la pureté des mœurs et la vérité, de supporter patiemment les injustices, les persécutions, d’obéir à leurs supérieurs et aux autorités, d’éviter le crime de trahison, l’hypocrisie, la calomnie, enfin de donner le bon exemple, non seulement entre eux, mais même aux païens. Vinicius, pour qui le bien était ce qui pouvait lui rendre Lygie, et le mal tout ce qui y mettait obstacle, éprouva de ces conseils de l’irritation et du dépit; car il lui semblait qu’en prônant la chasteté et la lutte contre les passions, le vieillard non seulement condamnait son amour, mais détournait encore de lui Lygie et la raffermissait dans son entêtement. Il comprit que, faisant partie de ces assistants, écoutant ces enseignements et les adoptant avec ferveur, elle ne pouvait, en ce moment, le considérer lui-même autrement que comme un adversaire de cette doctrine et un homme vil. Et à cette pensée, la colère s’empara de lui: «Qu’a-t-il dit de nouveau? – se demanda-t-il. – Est-ce donc là cette doctrine inconnue? Tout le monde sait cela. Les cyniques vantent la pauvreté et la limitation des besoins. Socrate a prêché que la vertu, pour si ancienne qu’elle soit, est bonne. Le premier venu des stoïciens, voire un Sénèque, qui possède cinq cents tables en bois de citronnier, glorifie la modération, prône la vérité, la patience devant les difficultés, la fermeté dans le malheur. Tout cela ressemble à du blé oublié dans un coin et grignoté encore par les souris, mais dont les hommes ne veulent plus, parce qu’il est moisi.» Sa colère se doublait d’une déception: il avait cru que de troublants mystères allaient lui être dévoilés; il avait espéré du moins entendre un rhéteur éloquent: or, les paroles qui frappaient ses oreilles étaient d’une simplicité inouïe, et il s’étonnait du silence et du recueillement que la foule mettait à les écouter.

Cependant, le vieillard exhortait ses auditeurs à être bons, pacifiques, justes, pauvres et chastes, non point pour jouir de la tranquillité en cette vie, mais pour vivre après la mort, et éternellement en le Christ, dans une joie, une gloire, et une splendeur telles que personne encore n’avait pu les atteindre. Si prévenu que fût Vinicius, il ne put s’empêcher cette fois de saisir la différence qui existait entre la doctrine du vieillard et celles des cyniques, des stoïciens et autres philosophes; eux ne recommandent dans le bien et la vertu qu’une chose raisonnable, uniquement applicable à cette vie; lui, au contraire, promettait l’immortalité, et non pas cette misérable immortalité souterraine, dans l’ennui, le vide et la solitude, mais resplendissante et presque égale à celle des dieux. En outre il parlait de l’immortalité comme d’une chose absolument sûre, et, grâce à cette croyance, la vertu devenait infiniment précieuse, tandis que les misères terrestres étaient infiniment futiles; car, souffrir momentanément pour un bonheur éternel ne saurait se comparer avec la souffrance provenant simplement de ce que telle est la loi de la nature. Et le vieillard disait encore qu’il fallait aimer la vertu et la vérité pour elles-mêmes, parce que la vertu suprême et le bien éternel, c’est Dieu; qui les aime, aime Dieu et, par suite, devient son enfant de prédilection.