Ses yeux perçants rivés sur Chilon, il se mit à parler avec lenteur, mais distinctement, afin que chaque mot fût compris comme un ordre et se gravât à jamais dans la mémoire du Grec.
– Croton s’est jeté sur moi pour m’assassiner et me dépouiller. Comprends-tu? C’est pourquoi je l’ai tué; et les gens que voilà ont pansé les blessures que j’avais reçues dans la lutte.
Chilon devina aussitôt que les paroles de Vinicius étaient le résultat d’une entente avec les chrétiens, et que par conséquent il voulait être cru.
Il le lut aussi sur sa physionomie; immédiatement, sans montrer le moindre doute ou la moindre surprise, il leva les yeux et s’écria:
– Ah! seigneur! c’était une fameuse canaille! Pourtant, je t’avais bien conseillé de ne pas te fier à lui. Mes exhortations répétées sont restées vaines. Dans tout le Hadès, on ne trouvera pas de supplice digne de lui, car celui qui ne peut être un honnête homme est forcément une canaille. Et à qui donc est-il plus difficile de devenir honnête qu’à une canaille? Attaquer son bienfaiteur, un seigneur aussi magnanime… Ô dieux!…
Il se souvint à ce moment que, durant la route, il s’était donné à Ursus pour chrétien, et il s’arrêta court.
Vinicius reprit:
– Sans la sica que je portais sur moi, il m’aurait tué.
– Je bénis l’instant où je t’ai conseillé de t’armer au moins d’un couteau.
Mais Vinicius, un regard inquisiteur fixé sur lui, lui demanda:
– Qu’as-tu fait aujourd’hui?
– Comment! Ne te l’ai-je pas dit, seigneur? J’ai fait des vœux pour ta santé.
– Rien de plus?
– Je me préparais justement à te rendre visite quand ce brave homme est venu m’avertir que tu me demandais.
– Voici une tablette; tu iras chez moi et tu la remettras à mon affranchi. Je lui écris que je pars pour Bénévent. Tu diras de plus à Demas que je suis parti ce matin même, appelé par une lettre pressante de Pétrone.
Il répéta avec insistance:
– Je suis parti pour Bénévent. Tu comprends?
– Tu es parti, seigneur, je t’ai même fait mes adieux ce matin à la Porte Capène; et, depuis ton départ, une telle tristesse s’est emparée de moi que, si tu ne l’apaises, j’en mourrai, à force de soupirer comme le faisait l’épouse infortunée de Zethos après la mort d’Ityl.
Bien que malade et accoutumé à la souplesse d’esprit du Grec, Vinicius ne put réprimer un sourire. Satisfait d’ailleurs que Chilon l’eût compris à demi-mot, il dit:
– Eh bien! je vais ajouter quelques lignes grâce auxquelles on essuiera tes larmes. Donne-moi la lampe.
Chilon, absolument rassuré, s’approcha de l’âtre et prit une des lampes allumées.
Mais, dans ce mouvement, le capuchon qui lui couvrait la tête glissa et la lumière tomba en plein sur son visage. Glaucos bondit de son banc et se dressa devant lui.
– Ne me reconnais-tu pas, Céphase? – s’écria-t-il.
Il y avait dans sa voix quelque chose de si terrible que tous les assistants frémirent.
Chilon souleva la lampe, puis la lâcha presque aussitôt. Et plié en deux, il se mit à gémir.
– Ce n’est pas moi… Ce n’est pas moi! Pitié!
Glaucos se tourna vers les assistants qui étaient à table et dit:
– Voilà l’homme qui m’a vendu, qui a causé ma perte et celle de ma famille!
Tous les chrétiens savaient son histoire, ainsi que Vinicius; mais celui-ci ne connaissait pas le vieillard, parce qu’il n’avait pas entendu prononcer son nom durant l’opération, en raison des défaillances et de la douleur que lui causait le bandage de sa fracture.
Ces quelques instants et l’accusation de Glaucos avaient été pour Ursus comme un éclair dans les ténèbres: il reconnut Chilon. D’un bond il fut près de lui, lui saisit les deux bras qu’il lui ramena en arrière et s’écria:
– C’est lui qui m’a poussé à tuer Glaucos.
– Pitié! – gémissait Chilon. – Je vous rendrai… seigneur, – hurlait-il en se tournant vers Vinicius, – sauve-moi! Je me suis fié à toi, intercède pour moi!… Ta lettre… je la remettrai… seigneur! seigneur!…
Mais Vinicius restait indifférent à tout ce qui se passait, d’abord parce qu’il savait à quoi s’en tenir sur tous les exploits du Grec, ensuite parce que son cœur était inaccessible à la pitié. Et il dit:
– Enterrez-le dans le jardin. Un autre portera ma lettre.
Pour Chilon, ces mots étaient comme un arrêt de mort. Sous la terrible étreinte d’Ursus, ses os commençaient à craquer, ses yeux ruisselaient de larmes.
– Au nom de votre Dieu, pitié! – criait-il. – Je suis chrétien!… Pax vobiscum! Je suis chrétien, et si vous en doutez, baptisez-moi encore une fois, deux fois, dix fois! Glaucos, c’est une erreur. Laissez-moi parler! Faites de moi un esclave!… Ne me tuez pas! Pitié!
Et sa voix, étranglée par la douleur, faiblissait de plus en plus, quand soudain, de l’autre côté de la table, l’apôtre Pierre se leva. Durant quelques instants, il hocha sa tête blanche, l’abaissa sur sa poitrine et ferma les yeux. Enfin, il releva ses paupières et dit, au milieu du silence:
– Le Sauveur nous a prescrit: «Si ton frère a péché envers toi, reproche-le-lui; mais, s’il se repent, pardonne-lui. Et s’il a péché sept fois contre toi dans la journée, et s’il s’est tourné sept fois vers toi en te disant: – Je me repens, – pardonne-lui.»
Il se fit un plus grand silence encore.
Glaucos se cacha assez longtemps le visage dans ses mains; il dit enfin:
– Céphase, que Dieu te pardonne tes torts envers moi, comme je te les pardonne au nom du Christ!
Et Ursus, ayant lâché les bras du Grec, ajouta:
– Que le Sauveur me pardonne comme je te pardonne!
Chilon s’était affaissé. Appuyé sur ses mains, il tournait la tête comme un animal pris aux rets et regardait, affolé, d’où lui viendrait la mort. Il n’en croyait encore ni ses yeux ni ses oreilles et ne pouvait espérer qu’on lui fît grâce.
Peu à peu il revint à lui; ses lèvres exsangues tremblaient encore d’épouvante. L’apôtre lui dit:
– Va-t’en en paix!
Chilon se leva, mais sans pouvoir parler. Instinctivement, il se rapprocha du lit de Vinicius, comme pour implorer la protection du tribun; il n’avait pas eu le temps de réfléchir que celui-là l’avait condamné, bien qu’il eût été en quelque sorte son complice et se fût servi de lui, alors que ceux contre qui il avait agi lui pardonnaient. Son regard, à ce moment, n’exprimait que l’étonnement et la défiance. Tout en comprenant enfin qu’on lui avait fait grâce, il avait hâte de se tirer sain et sauf d’entre les mains de ces gens incompréhensibles, dont la bonté l’effrayait presque autant que leur cruauté l’eût terrifié. Il avait peur d’événements imprévus qui pourraient surgir s’il restait là plus longtemps.
Debout devant Vinicius, il lui dit d’une voix entrecoupée:
– Donne la lettre! seigneur, donne la lettre!
Il s’empara de la tablette que lui tendait Vinicius, salua les chrétiens, puis le malade, et, courbé, se faufila le long de la muraille jusqu’à la porte, d’où il s’élança dehors.