Mais, dans l’obscurité du petit jardin, de nouveau ses cheveux se hérissèrent d’effroi: il était convaincu qu’Ursus allait fondre sur lui et le tuer à la faveur des ténèbres. Il eût volontiers pris la fuite, mais ses jambes refusaient de lui obéir; bientôt, elles lui manquèrent complètement: en effet, Ursus l’avait rejoint.
Chilon tomba la face contre terre et se mit à gémir:
– Urbain… au nom du Christ…
Mais Ursus répondit:
– Ne crains rien. L’Apôtre m’a ordonné de t’accompagner jusqu’à la porte, afin que tu ne t’égares dans l’obscurité. Si les forces te manquent, je te reconduirai jusque chez toi.
Chilon redressa la tète:
– Que dis-tu? Quoi?… Tu ne veux pas me tuer?
– Non, je ne te tuerai pas, et si je t’ai secoué trop violemment, si j’ai endommagé tes os, pardonne-moi.
– Aide-moi à me relever, – fit le Grec. – Tu ne me tueras pas, n’est-ce pas? Reconduis-moi jusqu’à la rue; après cela, j’irai seul.
Ursus le releva comme une plume, puis le guida par un sombre couloir jusqu’à la première cour et au vestibule ouvert sur la rue. Dans le corridor, Chilon se répétait: «C’en est fini de moi», et il ne se rassura qu’une fois dehors. Il dit alors:
– Maintenant, j’irai seul.
– La paix soit avec toi!
– Et avec toi! et avec toi!… Laisse-moi respirer.
En effet, dès qu’il fut délivré d’Ursus, il aspira l’air à pleins poumons. Il se tâtait les hanches et les côtes comme pour se convaincre qu’il était bien vivant; puis il joua des jambes.
Mais, non loin de là, il s’arrêta pour se demander:
«Mais comment se fait-il qu’ils ne m’aient pas tué?»
Et, malgré ses entretiens avec Euricius sur la doctrine chrétienne, malgré sa conversation avec Ursus au bord du fleuve, malgré tout ce qu’il avait entendu à l’Ostrianum, il ne put trouver de réponse à cette question.
Chapitre XXV.
Vinicius ne pouvait, pas plus que Chilon, se rendre compte de ce qui s’était passé et, au fond de son âme, il en était aussi stupéfait. Que ces gens eussent agi avec lui comme ils l’avaient fait et qu’au lieu de tirer vengeance de son agression, ils eussent pansé ses plaies, il l’attribuait en partie à leur doctrine, beaucoup à Lygie et un peu à l’importance de sa personne. Mais leur manière de faire vis-à-vis de Chilon dépassait complètement sa conception de ce que pouvait pardonner un homme. Et lui aussi se demandait: Pourquoi n’ont-ils pas tué le Grec? Ils pouvaient pourtant le faire impunément. Ursus eût enfoui son corps dans le jardin, ou l’eût jeté nuitamment dans le Tibre qui, à cette époque de crimes nocturnes imputables à César lui-même, rejetait si souvent des cadavres humains que nul ne s’inquiétait d’où ils sortaient.
En outre, selon Vinicius, non seulement les chrétiens auraient pu, mais encore ils auraient dû tuer Chilon. À vrai dire, le monde auquel appartenait le jeune patricien n’était pas tout à fait inaccessible à la pitié; les Athéniens avaient même consacré à celle-ci un autel et avaient longtemps résisté à l’introduction chez eux des combats de gladiateurs. On avait vu, à Rome, octroyer la grâce à certains vaincus, comme par exemple ce Callicrate, roi des Bretons, prisonnier, puis largement doté par Claude et vivant libre dans la ville. Mais la vengeance pour une injure personnelle semblait à Vinicius, ainsi qu’à tous ses contemporains, équitable et légitime; en général, il n’entrait pas dans sa nature de ne pas se venger. Il avait bien entendu enseigné à l’Ostrianum qu’on devait aimer même ses ennemis; mais cette théorie lui semblait inapplicable dans la vie.
Et il songea aussitôt qu’on n’avait pas tué Chilon pour la seule raison que c’était fête, ou que la lune était dans une phase où il était défendu aux chrétiens de verser le sang. Il savait qu’à une époque déterminée, certains peuples ne peuvent même déclarer la guerre. Dans ce cas, pourquoi n’avaient-ils pas remis le Grec’ entre les mains de la justice? Pourquoi l’Apôtre avait-il dit que, si quelqu’un avait été sept fois coupable, on devait lui pardonner sept fois? Et pourquoi Glaucos avait-il dit à Chilon: «Que Dieu te pardonne comme je te pardonne!» Car, enfin, Chilon lui avait causé le plus effroyable tort qu’un homme puisse causer à un autre. À la seule pensée de ce que lui, Vinicius, ferait à quelqu’un qui, par exemple, tuerait Lygie, son sang ne fit qu’un tour. Il n’est pas de tortures qu’il n’infligerait à l’assassin. Et Glaucos avait pardonné! Ursus avait pardonné de même, cet Ursus qui, en réalité, pouvait tuer impunément à Rome qui il voulait, libre qu’il était de tuer ensuite le roi du bois de Nemora et de prendre sa place. Ne lui serait-il pas aisé, lui à qui Croton n’avait pu résister, de vaincre le gladiateur qui était revêtu de cette dignité, puisque chacun pouvait y accéder à la condition de tuer le roi précédent?
Toutes ces questions ne comportaient qu’une réponse: s’ils ne tuaient pas, c’est qu’ils portaient en eux une bonté telle qu’il n’en avait jamais existé dans le monde, et un amour de l’humanité si infini qu’il leur commandait d’oublier les injures, leur, propre bonheur, leurs misères, et de vivre les uns pour les autres. Et quelle récompense en espéraient-ils? Vinicius l’avait entendu dire à l’Ostrianum, mais cela ne pouvait se loger dans sa tête. Par contre, il estimait que leur vie terrestre, comprenant l’obligation de renoncer, au profit des autres, à tout ce qui est bien-être et plaisir, ne pouvait être qu’ennuyeuse et misérable. Aussi y avait-il dans son jugement sur les chrétiens, en dehors de la stupéfaction, de la pitié et une nuance de mépris. Il les tenait pour des brebis destinées à servir tôt ou tard de pâture aux loups, et sa nature de Romain se refusait à admettre qu’on se laissât dévorer. Néanmoins, une chose le frappa: c’est la joie qui, après le départ de Chilon, illumina tous les visages. L’Apôtre, s’approchant de Glaucos, lui imposa les mains et dit:
– En toi, le Christ a triomphé!
Glaucos leva au ciel des yeux si pleins de foi et de bonheur qu’une félicité inattendue semblait l’inonder. Vinicius, plus apte à comprendre la joie résultant de la vengeance assouvie, le regardait avec des yeux dilatés, comme il eût regardé un fou. Il vit, non sans s’indigner en lui-même, Lygie poser ses lèvres royales sur la main de cet homme à l’apparence d’esclave, et le monde lui parut renversé. Puis survint Ursus, qui raconta comment, en reconduisant Chilon, jusqu’à la rue, il lui avait demandé pardon du dommage causé à ses os, ce qui lui valut aussi la bénédiction de l’Apôtre. Alors Crispus proclama que ce jour marquait une grande victoire. Et à ce mot de victoire toutes les pensées de Vinicius s’embrouillèrent.
Mais, Lygie lui ayant de nouveau apporté un breuvage rafraîchissant, il lui retint un instant la main, puis demanda:
– Alors, toi aussi tu m’as pardonné?
– Il nous est défendu, à nous autres chrétiens, de garder de la rancune dans nos cœurs.
– Lygie, – dit alors Vinicius, – quel que soit ton Dieu, je lui offrirai une hécatombe, uniquement parce qu’il est ton Dieu.
Elle répondit:
– Tu lui feras le sacrifice en ton cœur, dès que tu sauras l’aimer.
– Uniquement parce qu’il est ton Dieu… – répéta Vinicius, d’une voix affaiblie.