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À cette vue, il se sentit ému jusqu’au fond de l’âme. Il savait qu’elle avait passé la nuit précédente à l’Ostrianum; pendant toute la journée, elle s’était employée à le soigner; maintenant encore, tandis que les autres reposaient, elle veillait seule à son chevet. On voyait bien qu’elle était lasse. Immobile sur son siège, elle fermait les yeux. Vinicius ne savait si elle dormait, ou si elle s’absorbait dans ses pensées. Il contemplait son profil, ses cils abaissés, ses mains croisées sur ses genoux, et dans le cerveau du païen commençait à se faire jour une conception nouvelle; à côté de la beauté grecque ou romaine, nue, vaniteuse et sûre d’elle-même, il y avait au monde une autre beauté, toute nouvelle, étonnamment chaste, et dans laquelle résidait une âme nouvelle aussi.

Il ne pouvait se décider à la qualifier de beauté chrétienne, mais en pensant à Lygie, il ne pouvait plus séparer la séduction de cette beauté de la doctrine nouvelle. Il comprenait que si les autres étaient allés se reposer, tandis que Lygie veillait seule sur lui, c’était parce que sa doctrine le lui ordonnait: mais cette pensée, tout en le pénétrant d’admiration pour la doctrine même, la lui rendait aussi pénible. Il eût préféré que Lygie agît ainsi par amour de lui, de son visage, de ses yeux, de ses formes harmonieuses, en un mot, pour toutes ces raisons qui avaient décidé tant de Grecques et de Romaines à nouer à son cou leurs bras blancs.

Soudain, il sentit que si elle eût été semblable aux autres femmes, il l’eût trouvée moins séduisante.

Cette découverte le frappa, sans qu’il pût se rendre compte de ce qui se passait en lui, et tout en y constatant de nouveaux sentiments, de nouveaux penchants, étrangers au monde dans lequel il avait vécu jusqu’alors.

Lygie avait ouvert les yeux et, s’apercevant que Vinicius la regardait, elle s’approcha et dit:

– Je suis auprès de toi.

Et il répondit:

– J’ai vu ton âme dans mon rêve.

Chapitre XXVI.

Le lendemain Vinicius se réveilla, très faible encore, mais la tête libre, sans fièvre; il lui semblait avoir entendu parler auprès de lui; pourtant, quand il ouvrit les yeux, Lygie n’était plus là. Seul, Ursus, accroupi devant le foyer, fouillait la cendre grise, y cherchant un charbon encore ardent; enfin, l’ayant trouvé, il l’attisa, et le souffle de ses poumons était puissant comme un soufflet de forge. Vinicius se souvint que, la veille, cet homme avait écrasé Croton, et il considéra, avec la curiosité d’un habitué des arènes, ce torse de cyclope, ces bras et ces jambes qui ressemblaient à de véritables piliers.

«Grâces soient rendues à Mercure! – songea-t-il. – Il ne m’a pas tordu le cou. Par Pollux! si les autres Lygiens lui ressemblent, ils donneront du fil à retordre à nos légions du Danube.»

Il appela:

– Hé, esclave!

Ursus sortit sa tête de la cheminée et dit, avec un sourire presque amicaclass="underline"

– Que Dieu t’accorde, seigneur, une bonne journée et une bonne santé; mais je suis un homme libre, et non pas un esclave.

Vinicius, désireux de le questionner sur la patrie de Lygie, éprouva une certaine satisfaction à ces paroles, car sa dignité de Romain et de patricien devait se trouver moins froissée de converser avec un homme libre, même d’extraction vulgaire, qu’avec un esclave, auquel ni la loi, ni les mœurs n’accordaient la qualité d’être humain.

– Tu n’appartiens donc pas aux Aulus? – lui demanda-t-il.

– Non, seigneur, je sers Callina, comme j’ai servi sa mère, mais de mon plein gré.

Il replongea sa tête dans la cheminée pour attiser les charbons sur lesquels il avait remis du bois, puis se releva et dit:

– Chez nous, il n’y a pas d’esclaves.

Vinicius lui demanda:

– Où est Lygie?

– Elle vient de sortir, et je suis chargé de faire cuire ton repas. Elle t’a veillé toute la nuit.

– Pourquoi n’as-tu pas pris sa place?

– Parce qu’elle l’a voulu ainsi: je n’avais qu’à obéir. Ses yeux s’assombrirent, et presque aussitôt il ajouta:

– Si je ne lui avais pas obéi, tu ne vivrais plus, seigneur.

– Regrettes-tu donc de ne pas m’avoir tué?

– Non, seigneur, le Christ a ordonné de ne pas tuer.

– Et Atacin? Et Croton?

– Je n’ai pu faire autrement, – murmura Ursus.

Et il considéra avec un désespoir comique ses mains, qui visiblement étaient demeurées païennes, bien que son âme eût reçu le baptême.

Il posa ensuite une marmite devant le feu et, accroupi devant la cheminée, il regarda, de ses yeux pensifs, danser la flamme.

– C’est ta faute, seigneur, – dit-il enfin; – pourquoi as-tu porté la main sur elle, une fille de roi?

Dès l’abord, Vinicius frémit en entendant un rustre, un barbare, lui parler avec cette familiarité, oser même le blâme. C’était une nouvelle invraisemblance à ajouter à toutes celles auxquelles il se heurtait depuis l’avant-dernière nuit. Mais il était faible, ne disposait d’aucun esclave, et il se contint. En outre, il voulait connaître quelques détails de la vie de Lygie.

Il se mit donc à questionner le géant sur la guerre des Lygiens contre Vannius et les Suèves. Ursus lui répondait volontiers, mais ne pouvait guère apprendre à Vinicius que ce qu’Aulus Plautius lui avait raconté déjà. Il n’avait pas pris part au combat, ayant accompagné les otages jusqu’au camp d’Atelius Hister. Il savait seulement que les Lygiens avaient battu les Suèves et les Yazygues et que leur chef et roi avait péri d’un coup de lance. Aussitôt après, les Lygiens, ayant appris que les Semnones avaient incendié la forêt sur leur frontière, étaient revenus au plus vite pour châtier cette offense. Les otages étaient restés chez Atelius qui, dans les premiers temps, avait donné l’ordre de leur rendre les honneurs royaux. Puis, la mère de Lygie était morte, et les chefs romains n’avaient su que faire de l’enfant. Ursus eût voulu s’en retourner dans son pays avec elle, mais l’entreprise était périlleuse. Sur le chemin erraient des bêtes fauves et des tribus sauvages. Alors, la nouvelle était arrivée qu’une ambassade lygienne s’était rendue chez Pomponius pour lui offrir l’aide de ce peuple contre les Marcomans. Hister avait donc renvoyé Ursus et Lygie à Pomponius. Mais, comme aucune ambassade n’était venue, ils avaient dû rester au camp. De là, Pomponius les avait amenés à Rome et, après le triomphe, il avait confié l’enfant royale à Pomponia Græcina.

Vinicius écoutait ce récit avec plaisir, bien que quelques détails seulement fussent ignorés de lui. Son orgueil de caste était agréablement flatté d’entendre un témoin oculaire affirmer l’origine royale de Lygie. Son titre de fille de roi pouvait lui donner rang, à la cour de César, parmi les descendantes des plus grandes familles, d’autant plus que le peuple dont son père avait été le chef n’avait jamais été en guerre avec Rome et que, quoique barbare, il était redoutable: il comptait, au témoignage d’Atilius Hister lui-même, «une quantité innombrable de guerriers». Ursus confirma d’ailleurs pleinement ce témoignage, car, à une question posée par Vinicius sur les Lygiens, il répondit: