– Notre pays est si vaste que personne ne sait où finissent les forêts que nous habitons et la population y est nombreuse. Au milieu de ces forêts il y a des villes construites en bois et remplies de grandes richesses, car nous enlevons aux Semnones, aux Marcomans, aux Vandales et aux Quades tout le butin qu’ils font ailleurs. Ils n’osent lutter contre nous, et ce n’est que lorsque le vent souffle de chez eux qu’ils incendient nos forêts. Nous n’avons pas peur d’eux, ni du César romain.
– Les dieux ont donné aux Romains la souveraineté sur la terre entière, – dit gravement Vinicius.
– Les dieux sont de mauvais esprits, – répondit Ursus simplement, – et là où il n’y a pas de Romains, il n’y a pas de souveraineté romaine.
Il attisa le feu et continua, comme s’il se parlait à lui-même:
– Quand César prit Callina dans son palais et que je crus qu’on pouvait lui faire du mal, je voulus m’en aller là-bas, dans nos forêts, appeler les Lygiens au secours de la fille du roi. Et les Lygiens se seraient mis en marche vers le Danube, car, si ce peuple est païen, il est bon. Et je leur aurais porté «la bonne nouvelle». Mais cela viendra un jour; Callina une fois rentrée chez Pomponia, je la saluerai et la prierai qu’elle me permette de les rejoindre, car le Christ est né bien loin de chez eux, et ils n’ont même pas entendu parler de Lui… Il savait mieux que moi où il devait naître, mais s’il était venu au monde chez nous, dans la forêt, bien sûr nous ne l’aurions pas martyrisé; nous aurions élevé l’Enfant, nous aurions veillé à ce qu’il eût toujours en abondance du gibier, des champignons, des peaux de castor, de l’ambre. Tout ce que nous aurions pillé chez les Suèves et les Marcomans, nous le lui aurions donné, afin qu’il vécût dans la richesse et le bien-être.
Il rapprocha du feu la marmite avec le potage destiné à Vinicius et se tut. Sa pensée errait à travers les forêts lygiennes. Quand le potage eut bouilli, il songea à le verser dans une écuelle et, dès qu’il fut suffisamment refroidi, il reprit:
– Glaucos a recommandé, seigneur, que tu bouges le moins possible et que tu évites même de remuer ton bras valide, et Callina m’a ordonné de te faire manger.
Lygie avait ordonné! Il n’y avait rien à objecter à cela. Vinicius ne songea même pas à s’opposer à sa volonté, comme si elle eût été fille de César ou déesse. Il ne fit donc aucune observation quand Ursus, s’asseyant auprès du lit, puisa le potage dans l’écuelle avec un petit gobelet qu’il présentait aux lèvres du malade. Et dans cet acte il apportait tant de sollicitude, il y avait un si bon sourire dans ses yeux bleus, que Vinicius ne pouvait reconnaître en lui le terrible titan qui, la veille, avait étouffé Croton, s’était rué contre lui-même ainsi qu’un ouragan et, sans Lygie, l’eût certainement écrasé.
Pour la première fois de sa vie, le jeune patricien réfléchit à ce qui pouvait se passer dans l’âme d’un rustre, d’un serviteur et d’un barbare.
Pourtant, Ursus se révélait nourrice aussi maladroite que remplie d’attentions. Entre ses doigts d’hercule, le gobelet disparaissait si bien qu’il ne restait plus de place pour les lèvres de Vinicius. Après de vaines tentatives, le géant fort embarrassé dut avouer:
– Il me serait plus facile de traîner un aurochs hors de son gîte.
Vinicius sourit de la confusion du Lygien, et néanmoins la remarque excita sa curiosité. Il avait vu souvent dans le cirque ces terribles «uri» amenés des forêts du Nord, et que les plus vaillants belluaires ne traquaient qu’avec crainte et auxquels les éléphants seuls étaient supérieurs en masse et en force.
– Aurais-tu donc essayé de saisir de telles bêtes par les cornes? – demanda-t-il avec stupéfaction.
– Avant que vingt hivers eussent passé sur ma tête, je ne l’osai point, – répliqua Ursus; – mais après, cela m’est arrivé.
Et de nouveau, il donna à manger à Vinicius, mais avec plus de maladresse encore.
– Il faut que j’aille chercher Myriam ou Nazaire, – fit-il enfin.
La tête pâle de Lygie s’encadra dans la portière:
– Je viens à ton aide, – dit-elle.
Et peu après elle sortit du cubicule, où elle se disposait certainement à dormir, car ses cheveux étaient dénoués et elle n’avait pour tout vêtement qu’une de ces étroites tuniques nommées capitium. Vinicius, dès qu’il l’aperçut, sentit son cœur battre plus vite et lui reprocha de n’avoir pas encore songé à se reposer; mais elle répondit gaiement:
– Justement, j’allais dormir; auparavant je vais remplacer Ursus.
Elle prit le gobelet, s’assit au bord du lit et commença à faire manger Vinicius, à la fois confus et heureux. Comme elle se penchait vers lui, il sentit la tiédeur de son corps et les flots de sa chevelure vinrent lui frôler la poitrine; alors, il pâlit d’émoi; mais, en dépit de son trouble et de la violence de sa passion, il comprenait que, sur terre, nulle tête ne lui était aussi chère et que, comparé à elle, le monde entier n’était rien.
Naguère, il convoitait Lygie; à présent il l’aimait de tout son cœur. Naguère, dans sa façon de vivre et dans ses sentiments, il se montrait, ainsi que tous ses contemporains, égoïste inconscient, ne s’intéressant qu’à soi-même: aujourd’hui, il s’intéressait aussi à elle.
Bientôt, il refusa de manger, et malgré sa joie extrême de la contempler et de la sentir près de lui, il dit:
– C’est assez, va te reposer, ma divine.
– Ne m’appelle pas ainsi, – répondit-elle; – il ne convient pas que j’entende de telles paroles.
Cependant elle lui sourit, puis l’assura qu’elle n’avait plus sommeil, qu’elle n’éprouvait plus de fatigue et n’irait prendre du repos qu’après l’arrivée de Glaucos. Il écoutait ces paroles comme une musique, le cœur débordant d’émotion, de gratitude, de ravissement toujours plus intenses, et il se creusait la tête pour trouver le moyen de lui prouver sa reconnaissance.
– Lygie, – dit-il après un court silence, – naguère, je ne te connaissais pas. J’ai pris, je le sais à présent, un mauvais chemin pour arriver à toi. Je te dis donc: Retourne chez Pomponia Græcina et sois certaine qu’à l’avenir personne ne portera la main sur toi.
Une tristesse subite passa sur le visage de Lygie:
– Je serais heureuse de la voir, même de loin, – répondit-elle, – mais je ne puis plus retourner chez elle.
– Pourquoi? – demanda Vinicius étonné.
– Acté nous informe, nous autres chrétiens, de ce qui se passe au Palatin. N’as-tu donc pas appris que, peu après ma fuite, avant de partir pour Naples, César a mandé Aulus et Pomponia et les a menacés de sa colère, sous prétexte qu’ils m’auraient aidée à fuir? Aulus put heureusement lui répondre: «Tu sais, seigneur, que jamais mensonge n’a passé par mes lèvres; je te jure que nous ne l’avons pas aidée à fuir et que nous ne savons pas plus que toi ce qu’elle est devenue.» César le crut, puis il oublia tout: et moi, d’après les conseils de nos anciens, je n’ai jamais écrit à ma mère, afin qu’elle puisse toujours jurer qu’elle ne sait rien de ce qui me concerne, car il nous est défendu de mentir, même si notre vie est en jeu. Telle est notre doctrine, à laquelle nous voulons gagner tous les cœurs. Je n’ai pas revu Pomponia depuis que j’ai quitté sa maison. De temps en temps seulement, par quelques échos lointains, elle apprend que je suis vivante et en sûreté.