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À ces mots, le chagrin lui étreignit le cœur et ses yeux se remplirent de larmes; mais elle se calma bientôt et reprit:

– Je sais bien que Pomponia me regrette beaucoup, mais il est pour nous des consolations que ne connaissent pas les autres.

– Oui, – repartit Vinicius, – votre consolation, c’est le Christ; moi, je ne puis vous comprendre.

– Regarde-nous. Pour nous il n’existe pas de séparations; il n’est ni douleurs, ni souffrances, et s’il en survient, elles se changent en joies. La mort elle-même, qui est pour vous la fin de la vie, en est pour nous le commencement: c’est l’échange d’un bonheur médiocre et troublé contre un bonheur entier, calme et éternel. Songe quelle doit être, cette doctrine qui nous enseigne d’être bons, même pour nos ennemis, et qui nous interdit le mensonge, purifie notre âme de la haine, et nous promet après la mort une félicité infinie.

– J’ai entendu tout cela à l’Ostrianum; j’ai vu comment vous avez agi envers moi, envers Chilon; quand j’y songe, il me semble rêver encore et je ne sais si j’en dois croire mes yeux et mes oreilles. Mais réponds-moi à une autre question: es-tu heureuse?

– Oui, – déclara Lygie, – qui a foi dans le Christ ne saurait être malheureux!

Vinicius la dévisagea comme si ces dernières paroles dépassaient les bornes de l’entendement humain.

– Et tu ne voudrais pas retourner chez Pomponia?

– Je le voudrais de toute mon âme: et j’y retournerai, si telle est la volonté de Dieu.

– Alors, je te dis: retourne chez elle; et, je te le jure sur mes dieux lares, je ne porterai pas la main sur toi.

Lygie demeura un instant songeuse, puis elle répondit:

– Non, je ne puis exposer mes proches au danger. César n’aime pas la famille des Plautius. Si j’y retournais, tu sais combien toute nouvelle est vite répandue dans Rome entière par les esclaves, et ceux de Néron auraient tôt fait de le lui apprendre. Alors, il sévirait contre les Aulus et, pour le moins, il m’arracherait à eux de nouveau.

– Oui, – dit Vinicius en fronçant les sourcils, – cela pourrait arriver. Il le ferait, ne fût-ce que pour montrer que sa volonté doit être obéie. Il est vrai aussi que, s’il t’a oubliée ou n’a plus voulu se préoccuper de toi, c’est parce qu’il pensait que l’offense m’atteignait, et non lui. Mais peut-être… après t’avoir enlevée aux Aulus… te remettrait-il entre mes mains, et moi je te rendrais à Pomponia.

Elle lui demanda avec tristesse:

– Vinicius, voudrais-tu donc me voir encore au Palatin?

Il répondit, les dents serrées:

– Non. Tu as raison. J’ai parlé comme un sot! Non!

Et soudain s’ouvrit devant lui comme un gouffre sans fond. Il était patricien, tribun militaire, personnage puissant, mais au-dessus de tous les puissants de ce monde auquel il appartenait, régnait un fou dont personne ne pouvait prévoir ni les volontés ni le courroux. Seuls des gens tels que les chrétiens, pour qui toutes ces choses: la séparation, les souffrances, la mort même, n’étaient rien, pouvaient ne pas le craindre, voire l’ignorer. Tous les autres tremblaient devant César. Et l’horreur de cette effroyable époque à laquelle il vivait s’offrit à Vinicius dans toute sa monstruosité. Il ne pouvait rendre Lygie aux Aulus, de crainte que le monstre ne se souvînt d’elle et ne tournât contre elle sa colère. De même, il ne pouvait plus à présent la prendre pour femme sans faire tort à elle, à lui-même et aux Aulus. Un instant de mauvaise humeur de César suffirait pour les perdre tous. Pour la première fois, Vinicius sentit que le monde devait changer et se transformer complètement, sans quoi la vie deviendrait impossible à vivre. Il comprit aussi, ce qu’il n’avait pu faire tout à l’heure, qu’en de pareils temps les chrétiens seuls pouvaient être heureux.

Un profond chagrin s’empara de lui à la pensée qu’il avait lui-même bouleversé sa propre vie et celle de Lygie et que cette situation ne présentait aucune issue. Sous l’impression de ce chagrin, il se mit à dire:

– Sais-tu que tu es plus heureuse que moi? Dans ta pauvreté, dans cette chambre commune, parmi ces rustres, tu as ta religion et ton Christ. Moi, je n’ai que toi seule au monde, et dès que tu m’as manqué, j’ai été le misérable sans abri et sans pain. Tu m’es plus chère que l’univers entier; je t’ai cherchée parce qu’il m’était impossible de vivre sans toi. Je ne pouvais plus ni manger, ni dormir. Sans l’espoir de te retrouver, je me serais jeté sur mon glaive. Mais j’ai peur de la mort, parce que, mort, je ne pourrais plus te contempler. Je te dis la vérité vraie. Non, je ne pourrais vivre sans toi, et si j’ai vécu jusqu’alors, c’est parce que j’avais l’espérance de te revoir. Te souviens-tu de nos entretiens chez les Aulus? Une fois tu me traças un poisson sur le sable, et moi, je n’en compris pas le sens. Te souviens-tu que nous avons joué à la balle? Déjà alors je t’aimais plus que ma vie, et toi aussi, tu commençais à deviner mon amour… Alors survint Aulus, qui nous menaça de Libitine et interrompit notre conversation. Comme nous allions partir, Pomponia dit à Pétrone qu’il n’existait qu’un seul Dieu, tout-puissant et miséricordieux; mais il ne pouvait nous venir à l’idée que votre Dieu ce fût le Christ. Qu’il te rende à moi, et je L’aimerai, bien qu’il me paraisse être le Dieu des esclaves, des étrangers et des miséreux. Te voilà, assise à mes côtés, et tu ne penses qu’à Lui. Pense à moi aussi; sinon, je finirai par Le détester. Pour moi, la seule divinité, c’est toi. Heureux ton père, ta mère, qui t’ont enfantée, heureuse la terre qui t’a vu naître! Je voudrais baiser tes pieds et t’adresser des prières, te donner toute mon adoration, mes offrandes, mes génuflexions… à toi, trois fois divine! Non, tu ne sais pas, tu ne peux savoir combien je t’aime…

Il passa sa main sur son front pâli et ferma ses paupières. Sa nature ne connaissait aucune limite, ni dans la colère, ni dans l’amour. Il parlait avec l’animation d’un homme qui ne se possède plus, et ne voulait plus mesurer ni ses sentiments, ni ses paroles; il parlait de tout son cœur, du profond de son âme. Tout ce qui s’échappait là, enfin, dans un flux impétueux de paroles, c’était la douleur, le transport, la passion, l’adoration qui lui oppressaient la poitrine.

Ces paroles semblaient à Lygie autant de blasphèmes, et pourtant son cœur, à elle aussi, se mit à battre comme s’il allait déchirer la tunique qui comprimait son sein; elle ne put s’empêcher d’avoir pitié de lui et de ses souffrances. Elle était émue du respect avec lequel il lui parlait; elle se sentait immensément aimée et adorée; elle comprenait que cet homme inflexible et redoutable lui appartenait, corps et âme, comme un esclave; et, le voyant si humble, elle était heureuse de son pouvoir sur lui. En un instant, elle revécut tout le passé. Elle revit ce majestueux Vinicius, beau comme une divinité païenne, qui lui avait parlé d’amour dans la maison des Aulus et avait éveillé, ainsi que d’un profond sommeil, son cœur à demi enfantin; ce Vinicius dont elle sentait encore les baisers sur ses lèvres et des bras de qui, au Palatin, Ursus l’avait arrachée comme d’un brasier. Mais aujourd’hui, avec sa face aquiline, où se lisait l’exaltation et aussi la douleur, avec son front pâli, avec ses yeux suppliants, brisé par son amour, blessé, tout adoration et humilité, il était tel qu’elle eût souhaité le voir autrefois, tel qu’elle l’eût aimé de toute son âme, et il lui était plus cher que jamais!