– Ou exhiber des sujets savants, des chiens calculateurs ou des ânes flûtistes, – ajouta Pétrone. – Tout cela est juste, mais parlons de choses plus graves. Écoute avec attention. J’ai raconté au Palatin que tu étais malade et ne pouvais quitter la maison; or, ton nom se trouvant sur la liste, c’est la preuve que quelqu’un ne m’a pas cru et a insisté pour t’y faire inscrire. Néron n’y attachait aucune importance, car tu n’es pour lui qu’un soldat avec qui on peut parler tout au plus des courses et qui n’a aucune idée de la poésie et de la musique. Si ton nom fait partie de la liste, c’est à Poppée que tu dois cet honneur; ce qui signifie que sa passion n’est pas un caprice passager: elle veut te conquérir.
– L’Augusta a de l’audace!
– Elle en a d’autant plus qu’elle peut se perdre sans retour. Puisse Vénus lui inspirer au plus tôt un autre amour! Mais tant qu’elle te désirera, il te faudra être extrêmement prudent. Barbe d’Airain commence à se lasser d’elle. Aujourd’hui, il lui préfère Rubria ou Pythagore; mais, son amour-propre aidant, sa vengeance contre vous serait terrible.
– Dans le bosquet, j’ignorais que ce fût elle; toi, qui as écouté, tu sais quelle fut ma réponse: que j’en aimais une autre et que, celle-là exceptée, je ne voulais personne.
– Et moi, par tous les dieux infernaux, je t’en supplie, ne perds pas le peu de raison que t’ont laissé les chrétiens. Comment peut-on hésiter à choisir entre la possibilité et la certitude de sa perte? Ne t’ai-je pas dit que, si tu blessais l’amour-propre d’Augusta, il n’y avait aucun salut pour toi? Par le Hadès! si tu es las de la vie, ouvre-toi plutôt les veines à l’instant, ou jette-toi sur ton glaive; car, en offensant Poppée, tu risques une mort moins douce. Jadis, on avait du moins plaisir à causer avec toi. De quoi s’agit-il au fond? Qu’as-tu à y perdre? En aimeras-tu moins ta Lygie? Souviens-toi, au surplus, que Poppée l’a vue au Palatin et qu’elle ne sera pas longue à deviner pour qui tu dédaignes des faveurs si insignes. Alors, elle la retrouvera, fût-elle cachée sous terre. Et non seulement tu causeras ta perte, mais encore celle de Lygie. Comprends-tu?
Vinicius écoutait, mais comme s’il eût pensé à autre chose. Il dit enfin:
– Il faut que je la voie.
– Qui? Lygie?
– Lygie.
– Tu sais où elle est?
– Non.
– Alors, tu vas te remettre à la chercher dans tous les vieux cimetières et au Transtévère?
– Je ne sais, mais il faut que je la voie.
– Bien. Quoique chrétienne, elle se montrera peut-être plus raisonnable que toi; c’est même certain, si elle ne veut pas causer ta perte.
Vinicius haussa les épaules.
– Elle m’a délivré des mains d’Ursus.
– En ce cas, hâte-toi, car Barbe d’Airain ne va pas tarder à partir. Et les arrêts de mort peuvent aussi être signés à Antium.
Mais Vinicius ne l’écoutait point: il ne songeait qu’au moyen de revoir Lygie.
Or, le lendemain, survint une circonstance qui pouvait lever toutes les difficultés. Chilon se présenta chez Vinicius à l’improviste.
Il arriva, maigre, déguenillé, la famine peinte sur le visage; mais les serviteurs, ayant reçu jadis l’ordre de le laisser pénétrer à toute heure du jour et de la nuit, n’osèrent l’arrêter au passage. Il entra directement dans l’atrium et, se plaçant devant Vinicius, il dit:
– Que les dieux t’octroient l’immortalité et partagent avec toi l’empire du monde!
Sur le moment, Vinicius eut envie de le faire jeter dehors. Mais le Grec pouvait savoir quelque chose sur Lygie, et la curiosité fut plus forte que le dégoût.
– C’est toi? – demanda-t-il. – Que deviens-tu?
– Cela va mal, fils de Jupiter, – répondit Chilon. – La véritable vertu est une marchandise dont personne ne s’inquiète aujourd’hui et le sage doit s’estimer heureux si, tous les cinq jours, il a de quoi acheter chez le boucher une tête de mouton et la ronger dans son taudis, en l’arrosant de ses larmes. Ah! seigneur, tout ce que tu m’avais donné, je l’ai dépensé à acheter des livres chez Atractus. Ensuite, on m’a volé, on m’a dévalisé; la femme qui transcrivait mes leçons a pris la fuite, emportant le reste de ce que je devais à ta générosité. Je suis un misérable, mais à qui m’adresser, sinon à toi, Sérapis, à toi que j’aime, que j’adore et pour qui j’ai risqué ma vie?
– Que viens-tu faire ici et qu’apportes-tu?
– J’implore ton aide, Baal, et je t’apporte ma misère, mes larmes, mon amour, et aussi des nouvelles que j’ai recueillies pour toi. Te souviens-tu, seigneur, qu’un jour je t’ai dit que j’avais cédé à une esclave du divin Pétrone un fil de la ceinture de la Vénus de Paphos… Je me suis informé si elle s’en était bien trouvée, et toi, fils du Soleil, qui sais tout ce qui se passe dans cette maison, tu n’ignores pas ce qu’y est maintenant Eunice. J’ai encore un autre fil pareil. Je l’ai gardé pour toi, seigneur…
Mais il s’interrompit en voyant la colère s’amonceler entre les sourcils de Vinicius, et, pour parer à un éclat, il s’empressa d’ajouter:
– Je sais où demeure la divine Lygie; je te montrerai, seigneur, la maison et la ruelle…
Vinicius domina l’émotion provoquée en lui par cette nouvelle et demanda:
– Où est-elle?
– Chez Linus, un ancien des prêtres chrétiens. Elle y est en compagnie d’Ursus, qui va, comme autrefois, chez un meunier du même nom que ton intendant, Demas… oui, Demas!… Ursus y travaille la nuit; si donc on cerne la maison pendant la nuit on ne l’y rencontrera pas… Linus est vieux, et, à part lui, il n’y a que deux femmes plus vieilles encore.
– D’où sais-tu tout cela?
– Tu te souviens, seigneur, que les chrétiens m’ont eu entre leurs mains et m’ont épargné. Glaucos se trompe, il est vrai, en m’accusant de son malheur. Cependant, le pauvre y croyait; il y croit encore, et cela ne l’a pas empêché de me faire grâce. Ne t’étonne donc pas, seigneur, que j’aie le cœur plein de gratitude. Je suis un homme du bon vieux temps. Aussi j’ai pensé: Faut-il donc que je néglige mes amis et mes bienfaiteurs? Par la Cybèle de Galatie, j’en suis incapable. Au début, j’étais retenu par la crainte de voir les chrétiens mal interpréter mes intentions; mais l’affection que je leur ai vouée a banni toute cette crainte, et ce qui m’a surtout encouragé, c’est la facilité avec laquelle ils pardonnent les offenses. Ne serait-ce pas manquer de cœur de ne pas me préoccuper de ce qu’ils deviennent, comment va leur santé et où ils demeurent? Mais avant tout, c’est à toi que je pensais, seigneur. Notre dernière expédition a tourné en désastre, et un fils de la Fortune peut-il se résigner à cette idée? C’est pourquoi je t’ai préparé la victoire. La maison est isolée. Tu peux l’entourer d’esclaves, si bien qu’un rat même ne s’en échapperait pas. Ô seigneur! il dépend de toi seul que cette nuit même, cette magnanime fille de roi soit ici. Mais, si cela réussit, n’oublie pas que le pauvre et affamé fils de mon père y aura grandement contribué.