Les gémissements de Vinicius se mêlaient au souffle haletant du cheval, qui épuisait ses dernières forces sur la rude montée précédant Aricie. Qui arracherait Lygie de la ville en flammes? Qui pourrait la sauver? Vinicius, courbé sur sa monture, crispait ses doigts dans la crinière, prêt à mordre le cou de la bête. À ce moment, un cavalier, également lancé comme un ouragan, jeta, en croisant Vinicius: «Rome est perdue!» et passa. Un mot frappa encore les oreilles de Vinicius: «les dieux…». Le reste s’effaça dans le bruit des sabots. Mais ce mot «dieux» lui rendit sa présence d’esprit. Il leva la tête et, les bras tendus vers le ciel plein d’étoiles, il se mit à prier:
«Ce n’est pas vous que j’implore, vous dont les sanctuaires s’écroulent dans les flammes, mais Toi!…» La suie commençait même à recouvrir les objets environnants. Le jour s’était levé tout à fait et le soleil irradiait les sommets qui ceinturaient le lac Albain. Mais les rayons d’or pâle du matin n’arrivaient qu’à travers la fumée, d’un roux morbide. Plus Vinicius descendait vers Albanum, et plus il s’enfonçait dans cette fumée qui s’épaississait à mesure. La petite ville elle-même en était complètement submergée. Les habitants inquiets remplissaient les rues, et l’on ne pouvait songer sans terreur à ce qui devait se passer à Rome, car ici déjà l’on respirait mal.
Vinicius fut repris de désespoir et de terreur. Pourtant, il s’efforça de réagir. «Il est impossible que le feu ait pris brusquement, de toutes parts; le vent souffle du nord et chasse la fumée par ici; de l’autre côté il n’y en a pas et le Transtévère, séparé par le fleuve, est peut-être indemne; en tout cas, Ursus et Lygie n’auront eu qu’à franchir la Porte Janicule pour être à l’abri du danger. Il est tout aussi impossible que la population entière ait péri, et que cette ville, reine du monde, soit rayée avec ses habitants de la surface du sol. Même quand, dans les villes prises, le carnage et le feu sont déchaînés à la fois, un certain nombre d’habitants restent saufs: pourquoi donc Lygie devrait-elle absolument périr? D’ailleurs, sur elle veille un Dieu qui a vaincu la mort.» Il se mit à prier, et, suivant l’habitude qu’il avait prise, à implorer le Christ en lui promettant des offrandes.
Quand il eut traversé Albanum, dont presque toute la population se tenait sur les toits et dans les arbres pour voir Rome, il se rassura et envisagea les choses avec plus de sang-froid. Outre Ursus et Linus, l’Apôtre Pierre veillait sur Lygie, et le souvenir de celui-ci lui remit de l’espoir au cœur. L’Apôtre Pierre lui apparaissait toujours comme un être incompréhensible, quasi surnaturel. Dès l’instant où, pour la première fois, il l’avait entendu à l’Ostrianum, il avait gardé l’étrange impression que chaque parole de ce vieillard était et devait rester vraie (il l’avait écrit déjà d’Antium à Lygie). Ayant connu plus intimement l’Apôtre durant sa maladie, cette impression s’était fortifiée encore jusqu’à devenir enfin une foi inébranlable. Pierre ayant béni son amour et lui ayant promis Lygie, celle-ci ne pouvait périr dans les flammes. La ville pouvait se consumer sans qu’une étincelle tombât sur les vêtements de la jeune fille. Exalté par une nuit d’insomnie, une course vertigineuse et des émotions poignantes, Vinicius croyait maintenant tout possible: Pierre arrêterait les flammes d’un signe de croix, les écarterait d’un mot, et ils passeraient sans danger au milieu d’une allée de feu. Au surplus, Pierre connaissait l’avenir: il avait à coup sûr prévu la calamité présente et, dès lors, comment n’eût-il pas emmené les chrétiens hors des murs, surtout cette Lygie qu’il aimait comme sa propre enfant? Son cœur se dilatait sous l’espoir grandissant. S’ils étaient en fuite, il les trouverait peut-être à Bovilla ou les rencontrerait en route. D’un instant à l’autre il allait voir apparaître le visage adoré, émergeant de la fumée qui traînait en nappes toujours plus épaisses sur la Campanie.
C’était d’autant plus vraisemblable qu’il croisait nombre de gens fuyant la ville et se dirigeant vers les monts Albains; sortis de la région du feu, ils cherchaient à s’évader de celle de la fumée. Vers l’entrée d’Ustrinum, il lui fallut ralentir sa course, tant la route était encombrée. À côté de gens à pied, leurs hardes sur le dos, il voyait des chevaux et des mulets chargés de bagages, des chariots, et enfin des litières portant des citoyens plus opulents. Ustrinum était tellement bondé de fuyards qu’on s’y frayait avec peine un passage. Au marché, sous les colonnes des temples et dans les rues, c’était une fourmilière. Çà et là, on dressait des tentes qui devaient abriter des familles entières. Beaucoup campaient en plein air, poussant des cris, invoquant les dieux ou gémissant sur leur sort. Dans cette cohue, un renseignement était impossible à obtenir. Ceux à qui s’adressait Vinicius restaient muets ou, levant sur lui des yeux hagards et terrifiés, clamaient que la ville allait périr et le monde avec elle. Rome vomissait sans répit de nouvelles masses d’hommes, de femmes et d’enfants, qui augmentaient le trouble et le vacarme. D’aucuns, ayant perdu leurs proches, les réclamaient avec désespoir. D’autres se battaient pour un abri. Des pâtres campaniens, gens à demi sauvages, avaient envahi la bourgade, moins pour avoir des nouvelles qu’attirés par l’espoir d’une rafle dans ce désordre général. Çà et là des esclaves de tous pays et des gladiateurs s’étaient mis à piller les maisons et les villas, en lutte ouverte contre les soldats qui voulaient défendre les habitants.
Vinicius aperçut près de l’auberge, et entouré d’une troupe d’esclaves bataves, le sénateur Junius, qui fut le premier à lui donner des renseignements exacts sur l’incendie. Le feu, en effet, avait éclaté près du Grand Cirque, dans le voisinage du Palatin et du Mont Cœlius, et il s’était propagé si rapidement que bientôt tout le centre avait été envahi. Jamais, depuis le temps de Brennus, un aussi effroyable désastre n’avait frappé la ville. «Le Cirque entier, les boutiques et les maisons qui l’entourent, – disait Junius, – sont en cendres; l’Aventin et le Cœlius sont en feu. Le fléau, après avoir contourné le Palatin, a envahi les Carines…»
Et Junius, qui possédait aux Carines une merveilleuse insula bondée d’œuvres d’art, dont il avait la passion, saisit une poignée de poussière, la répandit sur sa tête et se mit à gémir.
Vinicius le secoua par les épaules.
– Ma maison est aux Carines, – dit-il, – mais, puisque tout périt, qu’elle périsse aussi!