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Après une seconde de réflexion, je sonne ; ceci fait, je cours me planquer à l’ombre d’un petit hangar par mesure de prudence, et là, quelle n’est pas ma surprise d’entendre roucouler des pigeons. Décidément je suis sur la bonne piste. Je sors mon 7,65 à crosse de nacre de ma poche et j’attends…

Quelques minutes se passent, enfin une lumière s’allume et la porte s’ouvre. Dans l’encadrement, je découvre Julia en robe de chambre. Mince alors ! Vous parlez d’une vision ! Ses cheveux dénoués ruissellent sur ses épaules. On dirait une sainte de vitrail.

— Qui est là ? demande-t-elle d’une petite voix mal assurée.

Alors je prends mon arquebuse à pleine main et je m’avance dans la lumière.

Je ricane :

— C’est le petit San Antonio, ma jolie ! Tony pour les dames, qui chasse le ver luisant et vient en passant vous faire un brin de causette.

Elle semble quelque peu surprise, mais elle se ressaisit rapidement.

— Mince alors ! s’écrie-t-elle. Qu’est-ce qui vous prend de venir jouer La Marche turque sur ma sonnette à deux heures du matin ?

Je lui montre mon pétard en guise de réponse. Elle pousse un petit cri.

— Ne vous émotionnez pas, lui dis-je. Je viens simplement prendre des nouvelles de c’t’enfant de carne de Batavia.

— Batavia ?

Son étonnement a l’air sincère. Néanmoins il me met en rogne.

— Oh ! ça va, pas de musique ! Dites-moi où je peux le trouver.

— Eh bien, chez lui, répond-elle. Il habite sur la Corniche.

— Ça se peut. Mais dites-moi, pourquoi vous élevez des pigeons ?

Là, elle semble émotionnée.

— Des pigeons ?

Je m’approche d’elle et je lui file une paire de tartes.

— Bonté ! s’écrie-t-elle.

C’est pas la première fois qu’une môme essaie de me la faire à la femme outragée, aussi en guise de réponse, je souris un tantinet. Brusquement je tire mon insigne.

— Ma jolie ! lui dis-je, la rigolade touche à sa fin. Regarde un peu ça et mets-toi à table !

Elle semble paralysée. Elle balbutie :

— Mais, mais, qu’est-ce que tout cela veut dire ?

Je sors mon Colt et je tire trois fois en l’air.

En cinq secs, trois copains apparaissent.

Je demande Baudron. Aussitôt un petit gars s’avance.

— Commissaire San Antonio ? murmure-t-il.

Je lui tends la main.

— Salut, Baudron ! Heureux de vous connaître. Vous allez embarquer cette beauté et ne pas la perdre de vue. Compris ?

Pendant qu’ils s’assurent de la personne de Julia, je visite la baraque. Personne ! Cette maison est aussi vide que la conscience d’un percepteur. Alors je retourne au hangar et j’aperçois un joli colombier. Un petit coup de lampe électrique et je vois qu’il s’agit de pigeons voyageurs.

Cette fois je brûle et comment !

*

Baudron revient vers moi et me demande si j’ai encore besoin de ses zèbres. J’hésite et je lui réponds qu’ils peuvent aller faire une belote à la Sûreté, à condition toutefois de tenir la môme Julia à l’œil. Il me fait un salut militaire grand format, comme pour un ambassadeur, et se trotte. Je réfléchis. Dois-je conserver mon taxi ou dois-je lui dire d’aller voir sur le Vieux-Port si je n’ai pas perdu mon briquet ? J’opte pour la seconde solution. D’abord parce que l’endroit où je me rends est proche, ensuite parce que pour y aller j’ai pas besoin d’être précédé par la musique de la garde républicaine. C’est bien votre avis ?

Si vous avez pour vingt sous de cervelle sous le capot, vous devez comprendre que je ne vais pas faire brûler un cierge à Notre-Dame-de-la-Garde, mais que l’envie me démange fortement de rendre visite à c’t’enfant de zouave de Batavia ; car il m’est encore venu une idée, et une chouette. Des idées, il m’en passe dans le caberlot comme des trains dans une gare régulatrice un jour de mobilisation générale. J’ai qu’à me baisser pour en ramasser.

Me voilà sur la corniche, en train de repérer le terrier du métèque, et je ne tarde pas à le découvrir. Si la gosse Julia ne s’est pas payé ma cerise, ça doit être cette villa façon Médicis.

Il y a du feu derrière les contrevents, c’est bon signe. J’enjambe la balustrade et je vais frapper à la porte. Au bout d’un moment une voix demande :

— Qui est là ?

Je réponds que c’est Louis XIV qui vient de la part de Mlle de La Vallière, voir si M. Batavia n’a pas besoin du palais de Versailles pour élever des condors.

Le type ricane et ouvre la porte. C’est une grosse brute qui ferait une belle carrière de tête de lard dans un jeu de massacre. Je crois l’avoir aperçu tout à l’heure au Colorado. En tout cas, lui me reconnaît. Il a un sale sourire.

— Qu’est-ce que vous venez ramener votre fraise à des heures pareilles ? demande-t-il.

Sans répondre, je fixe la suspension du hall avec intérêt. Machinalement, il lève la tête aussi. C’est le moment que je choisis pour lui faire goûter mon crochet du gauche favori. Il pousse un petit cri rigolo et se répand sur le carrelage. Je l’enjambe et je me dirige vers un petit salon d’où vient un bruit de conversation. Au moment où je vais entrer, j’entends la voix de Batavia qui crie à la cantonade :

— Qui est-ce, Tom ?

Je pousse la porte et je me montre, souriant.

De saisissement, Batavia laisse choir le cigare qu’il fumait.

— Salut, chéri, dis-je. Tu ne t’attendais pas à me voir debout, hein ? Que veux-tu, les balles de mitraillette, c’est mon aliment favori. Ramasse ton cigare ou le tapis va prendre feu.

Enfin, il réagit.

— Qu’est-ce qui vous prend ? dit-il d’un ton mal assuré. Et Tom ? ajoute-t-il en se penchant pour essayer de voir derrière moi.

Je m’avance dans la pièce.

— Il avait sommeil, dis-je. Il s’est endormi après que je lui ai administré une petite infusion de tilleul. Il se réveillera d’ici une heure ou deux, seulement il ne pourra pas manger de lentilles pendant un certain temps parce qu’il lui manquera quelques dents de devant.

Je regarde cette couvée de serpents ; ils sont trois : Batavia, un autre type du Colorado et un nègre aux cheveux lisses. J’ai idée que ce dernier doit se faire livrer la gomina par wagons. Je m’amuse follement de leur figure ahurie.

— Alors, mes amours ! leur dis-je, vous pensiez comme ça que j’allais me laisser canarder sans rien dire. Eh ben vrai, vous ne connaissez pas San Antonio !

Batavia éclate de rire et regarde ses copains.

— Qu’est-ce qu’il tient comme malouse pour débloquer de cette façon, dit-il, vous l’entendez ?

La moutarde me monte au nez. Je sors mon arsenal et je tiens mes ouistitis en respect.

— Le premier qui lève le petit doigt, je le poinçonne comme un ticket de métro.

— Ça va, dit vivement Batavia. Te fâche pas, qu’est-ce qu’il y a pour ton service ?

Je hausse les épaules.

— Trêve de plaisanteries, mes agneaux. Vous allez vous mettre à table et me raconter l’histoire du zig qui s’est laissé enterrer dans la rue Paradis. Et puis, celui qui me parlera de la môme Julia et de ses pigeons aura une image, ça boume ?

Ils s’examinent. Je vois qu’ils sont un tantinet ébranlés. Je trépigne d’énervement.

— Bande de caves ! Vous ne croyiez pas m’avoir comme un enfant de chœur. Si vous ne connaissez pas San Antonio, je vais vous raconter son curriculum vitæ. Et ça vous donnera sûrement à réfléchir.

Je recommence à me cintrer. À ce moment, je reçois un gnon terrible derrière le bocal. Je pense à cette carne de Tom que j’ai dû mal estourbir et qui vient, sur la pointe des pieds, demander la communication avec ma moelle épinière. Tout d’un coup je ne me souviens plus si je m’appelle San Antonio ou si on est vendredi saint. J’entends une curieuse musique d’orgues et les motifs du tapis viennent à ma rencontre, à fond de train. Puis c’est un noir brutal coupé d’étincelles d’or.