Il regagna son lit et s’y allongea sur le dos. Mon Dieu, pria-t-il en fixant le plafond, comment puis-je savoir ce qu’il convient de faire ? Montre-moi le chemin que je dois suivre.
Moins de trente secondes après que son réveil eut sonné, Otto Heilmann entendit frapper à la porte de sa cabine. Le général O’Toole entra un instant plus tard, déjà en tenue.
— Vous êtes matinal, Michael, commenta l’amiral allemand en cherchant à tâtons son café.
— Je voulais vous parler.
O’Toole attendit avec courtoisie que l’autre homme eût trouvé le sachet de café.
— De quoi s’agit-il ?
— Je souhaite vous demander de reporter la réunion prévue pour ce matin.
— Pourquoi ? Nous aurons besoin de l’assistance des autres membres de l’équipe. Nous en avons déjà discuté hier soir. Si nous attendons pour lancer l’opération, notre départ en sera retardé d’autant.
— Je ne suis pas encore prêt.
L’amiral se renfrogna. Il but une gorgée de café et dévisagea son collègue.
— Je vois, fit-il posément. Et que vous manque-t-il pour l’être ?
— Je veux parler à un de nos supérieurs, le général Norimoto par exemple, afin qu’il m’explique pour quelles raisons nous devons détruire Rama. Vous me l’avez dit, mais je souhaite l’entendre de la bouche de celui qui a donné cet ordre.
— Un officier doit exécuter les instructions qu’il reçoit. Mettre en question leur bien-fondé risque d’être assimilé à un grave manquement à la discipline…
— J’en suis parfaitement conscient, Otto, mais nous ne sommes pas sur un champ de bataille. En outre, je ne fais pas acte de désobéissance, je souhaite seulement obtenir l’assurance…
Il ne termina pas sa phrase et son regard devint vague.
— L’assurance de quoi ? demanda Heilmann. O’Toole inspira à pleins poumons avant de répondre :
— Que nous n’allons pas commettre une erreur impardonnable.
Une téléconférence fut organisée et la réunion des membres de l’expédition reportée à plus tard. C’était le milieu de la nuit, à Amsterdam, et un certain délai fut nécessaire pour décrypter le message et le remettre au responsable militaire du C.D.G. Comme à son habitude, le général Norimoto prit son temps pour préparer sa réponse. Il voulait que les propos qu’il tiendrait à O’Toole aient reçu « l’approbation de ses collègues ».
Cet homme et l’amiral Heilmann étaient installés dans le centre de commandement du vaisseau militaire, quand ils reçurent la réponse. Norimoto, qui avait revêtu son uniforme d’apparat, les salua sans sourire, mit ses lunettes et lut le texte qu’il avait rédigé :
— Général O’Toole, nous avons soigneusement étudié toutes les questions que vous nous posez. Vos sujets d’inquiétude ont fait l’objet d’un débat, ici sur Terre, avant que nous ne prenions la décision de passer à la phase d’exécution de l’opération Trinité. Conformément aux dispositions se rapportant aux protocoles opératoires de l’A.S.I. – C.D.G., tous les militaires du projet Newton sont à titre temporaire rattachés à mon équipe. Il en découle que je suis votre commandant et que le message qui vous a été transmis équivaut à un ordre formel.
Il leur adressa une esquisse de sourire.
— Cependant, en raison de vos lourdes responsabilités et de vos préoccupations évidentes quant aux répercussions d’un tel acte, nous avons rédigé trois mises au point qui devraient vous aider à mieux comprendre cette décision :
« Un. Il est exact que nous ignorons si les intentions de Rama sont hostiles ou amicales, et il nous est impossible d’obtenir de plus amples informations sur ce sujet.
« Deux. Ce vaisseau a mis le cap sur la Terre. Nous ne pouvons savoir s’il percutera notre planète, lancera des actions belliqueuses une fois dans son voisinage ou se livrera à d’autres activités dont nous ignorons encore la nature.
« Trois. Seule l’exécution de l’opération Trinité alors que Rama est à dix jours ou plus de distance de notre monde peut garantir notre sécurité quelles que soient les intentions des intrus.
Le général fit une pause.
— C’est tout, conclut-il. Exécutez Trinité. L’écran s’éteignit.
— Vous estimez-vous satisfait ? demanda Heilmann.
— Plus ou moins, soupira O’Toole. Il ne nous a rien dit de nouveau, mais c’était prévisible.
L’amiral regarda sa montre.
— Nous avons perdu une journée complète. Puis-je annoncer aux membres de l’équipe que la réunion se tiendra à la fin du dîner ?
— Je regrette, mais tout ceci m’a épuisé et je n’ai pratiquement pas fermé l’œil de la nuit. Je préférerais attendre demain.
— Entendu, accepta l’autre homme qui se leva et le prit par les épaules. Nous nous adresserons aux autres après le petit déjeuner.
Le matin suivant le général O’Toole ne fit pas acte de présence. Il contacta Heilmann pour lui demander de se charger sans lui de cette réunion. Il prétexta de « violents maux d’estomac ». Il savait que l’amiral ne se laisserait pas abuser mais jugeait cela secondaire.
Il suivit la discussion sur le moniteur de sa cabine, sans intervenir. Les civils ne parurent pas surpris outre mesure d’apprendre qu’ils avaient à bord un arsenal nucléaire et Heilmann leur fournit des détails sur ce qui devait être fait. Il réquisitionna Yamanaka et Tabori, comme décidé avec O’Toole, et leur expliqua de quelle manière ils devraient installer les bombes dans Rama en soixante-douze heures, ce qui leur laisserait ensuite trois jours pour se préparer au départ.
— Quand exploseront-elles ? voulut savoir Janos Tabori à la fin de l’exposé.
— Elles seront réglées pour sauter soixante heures après notre appareillage. Selon tous les calculs nous quitterons la zone de déflagration en douze heures, mais pour augmenter la marge de sécurité nous avons multiplié ce délai par cinq. Et si nous sommes retardés pour une raison quelconque, il nous sera possible de retarder l’explosion par commande électronique.
— Voilà qui me rassure.
— D’autres questions ?
— Une seule, répondit Janos. Dès l’instant où nous devons retourner dans Rama pour installer ces machins, ne pourrions-nous pas en profiter pour chercher nos compagnons ? Ils ont pu s’égarer…
— Notre temps est compté, l’interrompit l’amiral. La mise en place des charges ne nous prendra que quelques heures. Le seul problème, c’est qu’en raison du retard pris pour débuter l’opération nous devrons faire ce travail en pleine nuit raméenne.
Formidable, se dit O’Toole en entendant cela dans sa cabine. Voilà une autre complication qui va m’être imputée. Mais il n’avait aucun reproche à adresser à son collègue. Il a été très aimable de passer cette histoire de code sous silence. Il doit se dire que je ne lui ferai pas faux bond… et à juste titre, sans doute.
Quand O’Toole s’éveilla d’un petit somme, l’heure du déjeuner était passée et il avait grand faim. Seule Francesca Sabatini était présente dans le réfectoire. Elle terminait son café et étudiait des informations techniques sur le moniteur de son ordinateur.
— Vous sentez-vous mieux, Michael ? lui demanda-t-elle dès qu’elle le vit.