« Oui, cela ne fait aucun doute. Courtney – ma fille de huit ans – est réveillée en sursaut chaque nuit par d’épouvantables cauchemars. Nous avons assisté en direct aux essais que vous avez effectués pour capturer ce biote, celui qui ressemblait à un crabe, et – Seigneur ! – ce que nous avons vu était vraiment horrible. Maintenant que Courtney sait – on l’a annoncé sur toutes les chaînes de télévision – que Rama se dirige droit sur nous, elle vit dans l’angoisse. Elle croit que notre pays sera envahi par de tels monstres et qu’elle et ses amies seront débitées en morceaux comme ce journaliste, ce Wilson.
« Si je vous fais ces confidences, général, c’est parce que je sais que vous avez à prendre une décision importante. Et j’ai eu vent de certaines rumeurs selon lesquelles vous hésiteriez à détruire ce vaisseau et toutes les merveilles qu’il contient. Mais, général, j’ai parlé de vous à Courtney. Je lui ai affirmé que vous et vos hommes élimineriez cette menace bien avant qu’elle n’arrive dans les parages de la Terre.
« C’est pour cela que je vous ai appelé. Pour vous dire que je compte sur vous. Et Courtney aussi.
Avant de découvrir la teneur de ce message, le général O’Toole avait eu l’intention d’exposer son dilemme au chef du peuple américain, voire même de l’interroger sur la nature d’une espèce qui n’hésitait pas à tout détruire sans sommation pour se protéger d’une menace dont l’existence restait à démontrer. Mais après le bref discours de cet ex-premier base il ne trouvait rien à dire. Comment aurait-il pu refuser de céder à une telle supplique ? Toutes les Courtney Bothwell de la planète n’avaient-elles pas placé leur destin entre ses mains ?
Après un somme de cinq heures, O’Toole s’éveilla en étant conscient que le moment était venu de prendre la décision la plus importante de toute son existence. Ce qu’il avait fait jusqu’alors, sa carrière, ses études religieuses, même ses activités familiales, l’y avait préparé.
Dieu lui avait confié ce fardeau. Mais qu’attendait-Il de lui ? Son front brillait de sueur, lorsqu’il s’agenouilla devant l’image de Jésus crucifié placée derrière son bureau.
Mon Dieu, commença-t-il en joignant les mains avec dévotion, mon heure approche et je ne sais pas encore quelle est Ta volonté. Il me serait facile d’exécuter les ordres et d’agir ainsi qu’ils le désirent tous. Mais est-ce également Ton désir ? Comment pourrais-je le savoir ?
Il ferma les yeux et pria avec plus de ferveur qu’il ne l’avait jamais fait. Et il se rappela une autre époque, bien des années plus tôt, alors qu’il n’était que major et appartenait à la force pacificatrice stationnée au Guatemala. Ils s’étaient réveillés un matin pour découvrir que les guérilleros d’extrême droite qui voulaient renverser le gouvernement démocratiquement élu de ce pays cernaient leur petite base aérienne perdue dans la jungle. Les rebelles exigeaient qu’ils leur livrent leurs avions, en échange de quoi ils s’engageaient à ne pas toucher à un seul de leurs cheveux.
Le major O’Toole s’était accordé un quart d’heure de réflexion et de prière avant d’opter pour un affrontement. Lors de ce combat tous leurs appareils avaient été détruits et près de la moitié de ses hommes étaient morts, mais cette résistance symbolique face au terrorisme avait insufflé du courage au gouvernement guatémaltèque et à bien d’autres, à une époque où les pays pauvres essayaient avec peine de surmonter les ravages causés par deux décennies de dépression. Cet exploit lui avait valu de recevoir l’ordre du Mérite, la plus haute distinction décernée par le C.D.G.
À bord de Newton, bien des années plus tard, la décision était plus difficile à prendre. Au Guatemala, le jeune major n’avait pas eu à s’interroger sur la moralité de ses actes. Détruire Rama était bien différent. À ses yeux, les Raméens n’avaient entrepris aucune action belliqueuse. En outre, il savait que cette mesure était principalement due à deux facteurs : la peur de ce que Rama ferait peut-être et les pressions exercées par une opinion publique xénophobe. L’Histoire démontrait que les considérations d’ordre moral n’entraient pas en ligne de compte, dans de telles circonstances. S’il avait pu d’une manière ou d’une autre découvrir les véritables intentions des Raméens, alors…
Sous le tableau de Jésus en croix il voyait la statuette d’un jeune homme aux cheveux bouclés et aux grands yeux. Cette figurine de saint Michel de Sienne l’avait accompagné dans tous ses voyages depuis qu’il avait épousé Kathleen. Elle lui donna une idée. Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un organigraphe électronique. Il pressa la touche de mise sous tension, lut le menu et accéda à un index thématique des sermons de saint Michel.
Les références abondaient, sous le mot Rama. Celle qu’il cherchait était écrite en caractères gras. Il s’intéressait au célèbre « sermon raméen » que le saint avait adressé à un groupe de cinq mille néophytes trois semaines avant l’holocauste de Rome. O’Toole en entama la lecture.
— Le sujet de mon discours d’aujourd’hui sera une question posée par sœur Judy lors de notre conseil : en vertu de quoi ai-je déclaré que la venue du vaisseau extraterrestre appelé Rama par les hommes pourrait constituer la première proclamation du second avènement du Christ ? Sachez que je n’ai eu aucune révélation spécifique mais que Dieu m’a laissé entendre que les hérauts chargés d’annoncer le retour de Notre-Seigneur seraient extraordinaires, afin que la population de la Terre puisse les remarquer. De nos jours, plus personne ne prêterait attention à quelques anges qui joueraient de la trompette au firmament. Non, les envoyés de Dieu devront être très spectaculaires pour que l’humanité s’y intéresse.
« Il existe un précédent, dans les prophéties de l’Ancien Testament qui annonçaient la venue du Messie. On y parle de signes dans les cieux. Le chariot d’Elie a été le Rama de son époque. Sur un plan purement technologique, il dépassait autant la compréhension de ceux qui l’ont vu que Rama le fait de nos jours. Nous trouvons en cela une continuité, une constante qui n’est pas en contradiction avec l’ordre divin.
« Mais ce qui est à mes yeux le plus encourageant dans la venue du premier Rama voici huit ans – et je dis « premier » car je suis certain qu’il en arrivera d’autres –, c’est qu’elle a contraint l’humanité à se considérer sous une perspective extraterrestre. L’homme a trop tendance à restreindre sa conception de Dieu et, par implication, de sa spiritualité. Nous appartenons à l’univers. Nous sommes ses enfants. C’est un pur hasard si nos atomes ont atteint un niveau de conscience ici, sur cette planète.
« Rama nous oblige à voir dans l’humanité, et dans Dieu, des éléments d’un tout. Qu’il nous ait envoyé un tel messager à présent est un tribut à Son intelligence. Car, comme je l’ai dit maintes fois, il serait grand temps que nous passions au stade suivant, que nous admettions enfin que notre espèce considérée en tant que tout ne constitue qu’un organisme unique. Rama vient nous rappeler que nous devons changer nos méthodes et entreprendre cette évolution finale.
Le général O’Toole posa l’organigraphe et s’essuya les yeux. Il avait relu ce sermon avant sa rencontre avec le pape, à Rome, mais sans lui trouver une signification aussi profonde qu’à présent. Qu’es-tu, Rama, se demanda-t-il, une menace pour Courtney Bothwell ou un messager chargé d’annoncer la seconde venue du Christ ?