— Il m’est possible de calculer les probabilités avec précision, l’interrompit Richard. Mais ça ne changerait pas grand-chose. Ma connaissance de la capsule et de ses systèmes devrait compenser la masse supplémentaire. Ce qui est certain, c’est que nous aurons plus de chances de nous en tirer en nous éloignant de Rama.
— Tu es sûr que des missiles ont été lancés ?
— Absolument. C’est la seule initiative sensée. Je parie que le C.D.G. a mis ce plan à l’étude sitôt que Rama a modifié sa trajectoire et mis le cap sur la Terre.
Ils se turent à nouveau. Nicole essaya de dormir, sans y réussir. Ils avaient décidé de prendre six heures de repos avant leur départ, pour reconstituer leurs forces en prévision d’un voyage qui s’annonçait éprouvant. Mais l’esprit de la femme n’était pas assoupi. Elle s’imaginait le général O’Toole au cœur du brasier d’une explosion nucléaire.
— C’est un homme merveilleux, dit-elle à voix basse. Elle ignorait si Richard ne s’était pas endormi.
— Oui, vraiment, murmura-t-il à son tour. Je lui envie sa force intérieure. Je ne pourrais pas sacrifier aussi spontanément ma vie pour des tiers. (Il réfléchit un instant.) Je suppose que c’est dû à ses croyances religieuses. Pour lui, la mort n’est pas une fin mais une simple transition.
Je crois que j’en serais capable, se dit-elle. Je n’hésiterais pas à renoncer à ma vie pour sauver celle de Geneviève… peut-être même celles de Richard et de ce bébé qui n’a pas encore vu le jour. Aux yeux de Michael, tous les humains doivent appartenir à une grande famille.
Richard avait maille à partir avec ses émotions. N’était-ce pas par égoïsme qu’il n’avait pas poussé Nicole à partir sans lui ? Son expérience compensait-elle véritablement les risques supplémentaires dus à sa présence à bord ? Il essaya d’oublier ces questions et de penser à autre chose.
— Tu ne m’as guère parlé de notre bébé, dit-elle doucement après un long silence.
— Je n’ai pas encore eu le temps d’y réfléchir. Ne va pas t’imaginer que ça me laisse indifférent… Tu sais, je suis très content. Mais je préfère attendre qu’on nous ait secourus pour songer sérieusement à mon avenir de père.
Il se pencha vers elle pour lui donner un baiser.
— À présent, ma chérie, j’espère que tu n’en seras pas froissée mais je voudrais dormir un peu. Je crains que nous n’ayons ensuite plus l’opportunité de le faire avant longtemps…
— Bien sûr. Excuse-moi.
Elle laissa son esprit dériver vers une autre image, celle d’un nouveau-né. Je me demande s’il sera intelligent et s’il aura les yeux bleus et les longs doigts de son père.
Elle s’était recroquevillée dans un angle de la salle plongée dans la pénombre et avait un arrière-goût de pastèque-manne dans la bouche. Elle s’éveilla en sursaut quand on tapota son épaule. Elle ouvrit les yeux sur l’avien de velours gris qui se penchait vers elle. Dans l’obscurité, les colliers rouges de son cou étaient luminescents.
— Viens, l’implora-t-il. Tu dois nous accompagner. Elle le suivit dans le couloir et ils prirent sur la droite, à l’opposé du puits vertical. Les autres créatures ailées qui avaient attendu le long de la paroi formèrent un cortège derrière eux.
Le tunnel débouchait dans une vaste salle. Une seule lanterne murale scintillait contre le mur opposé et tout le reste était plongé dans les ténèbres. Nicole percevait des présences qu’elle ne pouvait voir. Elle entrevoyait parfois d’étranges silhouettes qui se découpaient sur le halo de l’unique source de lumière. Elle allait pour dire quelque chose mais le chef des aviens ne lui en laissa pas le loisir.
— Chut, ils vont arriver.
Nicole entendit un bruit dont le point d’origine se rapprochait. Elle pensa à une carriole aux roues de bois roulant dans un chemin de terre. Les êtres ailés qui l’entouraient reculèrent et se regroupèrent derrière elle. Un instant plus tard un feu brûlait au centre de la salle.
Nicole hoqueta en voyant un cercueil sur la charrette en flammes. Sur cette bière reposait le corps de sa mère, paré d’une robe verte. La clarté du feu lui révélait en partie les autres spectateurs. Richard lui souriait en tenant par la main une fillette d’environ deux ans à la peau sombre. Juste à côté du brasier, le général O’Toole s’était agenouillé pour prier. Au-delà il y avait des biotes et d’étranges créatures, sans doute des octopodes.
Les langues de feu consumèrent le cercueil puis léchèrent le corps d’Anawi, qui se redressa. Quand elle se tourna vers sa fille, ses traits se métamorphosèrent. Elle avait désormais la tête d’Omeh.
— Ronata, dit-il en articulant ses mots, il faut que les prophéties s’accomplissent. Le sang des Sénoufos se répandra jusqu’aux étoiles. Minowe n’est qu’un point de départ. Ronata doit partir voyager avec ceux qui sont venus de très loin. Va, maintenant, et assure le salut des étrangers et de ta propre progéniture.
60. RETOUR DANS RAMA
Je n’arrive pas à croire que je fais une chose pareille, se dit-elle en emportant son dernier chargement de vivres par la navette jusqu’au monte-charge du sommet de l’escalier Bêta. Il faisait nuit, à l’intérieur de Rama, et le faisceau de sa torche allait se perdre dans la noirceur du néant.
Le rêve avait paru si réel que Nicole était restée désorientée pendant plus de cinq minutes après son réveil. Même à présent, presque deux heures plus tard, il lui suffisait de fermer les yeux pour revoir les traits d’Omeh et entendre sa voix surnaturelle psalmodier son message. J’espère que Richard ne se réveillera pas avant mon départ, se dit-elle. Il ne pourrait comprendre.
Elle fit un dernier voyage dans le tunnel jusqu’à l’appareil militaire. Elle avait consacré une demi-heure à préparer ses adieux, mais à présent que le moment était venu de les enregistrer sa gorge se serrait. « Cher Michael et très cher Richard », leur dirait-elle, « la nuit dernière, j’ai fait un rêve que je dois impérativement réaliser. Omeh, le vieux chef des Sénoufos, m’est apparu pour m’annoncer que ma destinée était associée à celle de Rama. »
Elle franchit le sas, entra dans le poste de commandement, s’assit devant la caméra et toussota. C’est ridicule, pensa-t-elle avant de faire de la lumière. Je dois être complètement folle. Mais l’image d’Omeh était si nette dans son esprit qu’elle chassa ses doutes de dernière minute. Un instant plus tard elle terminait les explications qu’elle adressait à ses amis :
— Il me serait impossible de résumer dans des adieux aussi brefs l’importance qu’Omeh et mes origines africaines ont tenue dans mon existence. Michael, pendant votre retour vers la Terre Richard pourra vous raconter les légendes sénoufos dont je lui ai parlé. Je me contenterai de préciser que je ne me suis jamais laissé abuser par le vieux chaman. Je sais parfaitement que des voix entendues en songe n’ont aucune substance et sont certainement celles du subconscient, mais j’ai malgré tout décidé de suivre les instructions qui m’ont été ainsi transmises.
« Je compte faire tout mon possible pour informer Rama que des missiles nucléaires ont dû être lancés contre lui. Je ne sais comment parvenir à ce résultat, mais je disposerai de quelques heures pour y réfléchir pendant que j’assemblerai le voilier qui me permettra de traverser la mer Cylindrique. Richard, je n’ai pas oublié ce que tu m’as dit au sujet des instructions qui devraient permettre d’utiliser le clavier pour accéder à un plan supérieur.