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Enfant, Michael O’Toole avait souvent rêvé de devenir un jour le premier pape nord-américain, surtout au cours de ces dimanches après-midi interminables où il étudiait seul son catéchisme. Pendant qu’il répétait inlassablement ses leçons et les confiait à sa mémoire, il se voyait plus âgé d’une cinquantaine d’années, avec la soutane et la bague papale, occupé à célébrer la messe devant des milliers de fidèles rassemblés dans les plus grands stades et églises du monde. Il apporterait l’espoir aux pauvres, aux désespérés, aux opprimés. Il leur apprendrait à se laisser guider par Dieu vers une vie meilleure.

Jeune homme, Michael O’Toole aimait tous les sujets d’étude mais trois le passionnaient. Il dévorait tous les ouvrages qui traitaient de l’histoire, de la religion et de la physique. Il passait sans peine d’une discipline à l’autre et que les épistémologies des deux dernières soient diamétralement opposées ne le troublait guère. En fonction des questions, il savait dans quel domaine il convenait de leur chercher une réponse.

Tout cela s’imbriquait étroitement dans la Genèse. N’était-ce pas l’origine de tout et donc de la religion, de l’histoire et de la physique ? Que s’était-il passé ? Dieu avait-Il tenu un rôle de juge-arbitre lors de ce coup d’envoi, dix-huit milliards d’années plus tôt ? Avait-Il déclenché l’explosion cataclysmique appelée le Big Bang ? Avait-il prévu que les atomes d’hydrogène originels s’assembleraient en nuages gazeux démesurés qui finiraient par s’effondrer sous l’effet de la gravitation pour devenir des étoiles où apparaîtraient les bases chimiques de la vie ?

La création me fascine toujours autant, se dit-il en attendant d’être reçu par le pape. Que s’est-il passé ? Quel sens faut-il donner à cet enchaînement d’événements ? Il se rappela les questions qu’il avait posées aux prêtres, pendant son adolescence. Si je ne suis pas entré dans les ordres, c’est sans doute pour ne pas entraver mon libre accès à la vérité scientifique. L’Église n’a jamais pu s’accommoder de l’incompatibilité qui semble exister entre Dieu et Einstein.

La veille, lorsqu’il était rentré à son hôtel après une journée consacrée au tourisme, un prêtre américain du Vatican l’attendait. Il s’était présenté et excusé de ne pas avoir répondu à sa lettre. Tout aurait été « différent » s’il avait précisé qu’il était le général O’Toole du projet Newton. Mais il avait été possible de modifier l’emploi du temps du Saint-Père qui serait ravi de le rencontrer le lendemain matin.

La porte s’ouvrit et le militaire américain se leva. Le prêtre rencontré la veille entra dans la pièce et vint lui serrer la main. Ils regardèrent vers le seuil où le pape vêtu d’une simple soutane blanche discutait avec un membre de son entourage. Puis Jean-Paul V pénétra dans l’antichambre en souriant et présenta sa main à O’Toole qui s’agenouilla et baisa sa bague.

— Saint-Père, murmura-t-il, étonné par la violence des battements de son cœur, merci de me recevoir. C’est pour moi un grand honneur.

— Pour moi également, répondit le pape avec un léger accent espagnol. Je suis vos activités et celles de vos collègues avec un vif intérêt.

Il fit un geste et le général lui emboîta le pas. Ils se retrouvèrent dans une vaste pièce au plafond élevé. Un bureau en bois massif était surplombé par un portrait grandeur nature de Jean-Paul IV, le prélat élu pape au cours des journées les plus dramatiques du Grand Chaos. Ce poète et historien vénézuélien avait pendant vingt ans apporté au monde et à l’Église son énergie et son inspiration. De 2139 à 2158, il avait démontré que le catholicisme pouvait avoir une influence positive en des périodes où les autres institutions s’effondraient et s’avéraient incapables d’apporter soutien et réconfort aux populations désemparées.

Le pape s’assit sur un canapé et fit signe au visiteur de prendre place près de lui. Le prêtre américain sortit. Ils avaient devant eux les grandes portes-fenêtres d’un balcon qui donnait sur les jardins du Vatican. O’Toole vit dans le lointain le musée où il avait passé tout l’après-midi précédent.

— Vous avez écrit que vous souhaitiez discuter avec moi de certains points théologiques, dit le Saint-Père sans consulter la moindre note. Je présume qu’il existe un rapport avec votre mission.

O’Toole regarda cet Espagnol septuagénaire qui était le chef spirituel d’un milliard de catholiques. Un teint olivâtre, un profil nettement découpé, des cheveux jadis noirs désormais gris, des yeux bruns doux et limpides. Il ne perd pas de temps, pensa le militaire. Il se souvint avoir lu un article où un des cardinaux de l’administration du Vatican vantait son sens pratique.

— Oui, Saint-Père. Vous savez que je suis sur le point d’effectuer un voyage d’une importance capitale pour l’humanité. En tant que catholique, je souhaiterais vous poser quelques questions. Je n’ose espérer que vous fournirez des réponses à toutes mes interrogations mais votre sagesse inspirera mes actions.

Le pape hocha la tête et attendit la suite.

— La Rédemption est un des sujets qui me préoccupent, même si ce n’est sans doute qu’une des facettes du problème qui se pose à tous ceux qui souhaitent concilier la révélation de l’existence des Raméens avec les préceptes de notre foi.

Les sourcils du pape se plissèrent et O’Toole comprit qu’il n’avait pas exprimé assez clairement sa pensée. Il ajouta :

— Que Dieu ait pu créer d’autres êtres que les hommes n’est pas un concept qui me trouble. Mais je me demande si ces extraterrestres ont suivi un chemin spirituel identique au nôtre et s’ils ont dû, comme nous, être rachetés du péché originel. Si oui, Dieu leur a-t-il envoyé Jésus ou son équivalent raméen ? Notre évolution est-elle conforme à un modèle qui se répète à l’infini dans tout l’univers ?

Le sourire du souverain pontife s’élargit.

— Mon Dieu, fit-il avec humour, vous n’avez pas perdu de temps pour donner à cette discussion une dimension cosmique ! Vous devez savoir que je n’ai aucune réponse toute prête à vous fournir. Les théologiens se penchent sur les interrogations soulevées par le passage de Rama depuis près de soixante-dix ans et la détection du second vaisseau les a incités à intensifier leurs recherches.

— Mais qu’en pensez-vous à titre personnel, Saint-Père ? insista O’Toole. Les créatures qui ont fabriqué ces engins spatiaux ont-elles également commis le péché originel et eu besoin d’un Sauveur ? La venue de Jésus sur Terre est-elle un événement unique ou n’est-ce qu’un court chapitre dans l’histoire de tous les êtres doués de raison qui ne peuvent atteindre le salut que par la Rédemption ?

— Je l’ignore, avoua le Saint-Père après s’être accordé un instant de réflexion. Il m’est parfois impossible d’imaginer que d’autres formes de vie supérieures existent ailleurs dans l’univers. Puis, dès que j’admets qu’elles ne sont sans doute pas faites à notre image, je suis confronté à des visions qui détournent mon esprit des questions purement théologiques que vous venez de poser. Mais les Raméens ont dû eux aussi commettre des erreurs. Dieu n’a pas dû les créer parfaits, eux non plus, et à un stade de leur évolution il leur a probablement envoyé Jésus…

Le pape s’interrompit pour soutenir le regard de son interlocuteur.

— Oui, j’ai bien dit Jésus. Vous m’avez demandé de m’exprimer à titre personnel. Jésus est à la fois notre Sauveur et le fils unique de Dieu. C’est donc Lui qui a dû être envoyé aux Raméens, sous une apparence différente.

O’Toole paraissait ravi par les déclarations du souverain pontife.