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Nicole trouvait cette démonstration fascinante. Elle mettait en doute l’affirmation du Pr Bardolini selon laquelle les dauphins avaient découvert cette épreuve en même temps que leurs adversaires, mais c’était secondaire. La nature de la compétition était en soi intéressante, ce postulat selon lequel on pouvait définir l’intelligence en fonction de l’habileté à identifier formes et progressions. Existe-t-il un moyen de mesurer l’esprit de synthèse ? Chez les enfants ? Et même chez les adultes ?

Elle avait participé au test avec les deux équipes et répondu correctement aux treize premières questions, raté la quatorzième à cause d’une supposition hâtive, et trouvé la solution de la quinzième à l’instant où le vibreur signalait la fin du temps imparti. Elle n’avait su de quelle manière aborder la seizième. Et vous, Raméens ? se demanda-t-elle quand Francesca reprit le micro pour annoncer le béguin de Geneviève, Jean LeClerc. Auriez-vous trouvé la solution correcte des seize énigmes en un dixième du temps de réflexion accordé ? Un centième ? Elle ravala sa salive en prenant conscience des possibilités. Pourquoi pas un millionième ?

— Je n’avais pas vécu, avant de te rencontrer… Je n’avais pas aimé, avant de te regarder…

En entendant cette chanson, Nicole revivait une scène vieille de quinze ans, une danse avec un autre cavalier à l’époque où elle croyait encore que l’amour pouvait surmonter tous les obstacles. Jean LeClerc se crut responsable de son abandon et la serra contre lui. Elle ne résista pas. Sa lassitude était grande et elle trouvait agréable d’être dans les bras d’un homme pour la première fois depuis tant d’années.

Elle avait tenu la promesse faite à Geneviève. À la fin du bref tour de chant de l’idole de sa fille, Nicole l’avait abordée pour lui répéter son message. Le chanteur s’était naturellement mépris sur le sens de sa démarche et ils discutaient encore quand Francesca avait annoncé aux convives que le spectacle ne reprendrait qu’après minuit et conseillé de boire et de danser en attendant. Jean LeClerc avait présenté son bras à Nicole. Elle l’avait accepté et ils dansaient depuis.

C’était un homme séduisant d’une trentaine d’années mais elle ne succombait pas à son charme. Elle le jugeait trop imbu de lui-même. Il ne parlait que de lui, sans prêter attention au reste. C’était un bon danseur, rien de plus. Mais mieux vaut l’avoir pour cavalier que de faire tapisserie en se tournant les pouces, se dit-elle alors qu’ils étaient le point de mire de tous les invités.

La musique s’interrompit et Francesca vint les rejoindre. Son sourire semblait authentique.

— Voilà qui me ravit. Je suis heureuse de constater que vous vous amusez.

Elle lui présenta un plateau de truffes saupoudrées d’une fine pellicule blanche, sans doute du sucre glace.

— Elles sont savoureuses, ajouta-t-elle. Je les ai préparées moi-même pour mes collègues cosmonautes.

Nicole prit un chocolat et le fourra dans sa bouche. Elle le trouva délicieux.

— J’ai une faveur à vous demander, continua Francesca. Étant donné que vous avez refusé de nous recevoir chez vous et que notre courrier indique que des millions de gens s’intéressent à vous, pourriez-vous m’accompagner jusqu’au studio que nous avons installé ici et m’accorder une interview de dix ou quinze minutes ?

Nicole la dévisagea. Une voix intérieure lui adressait des mises en garde mais son esprit brouillait ces messages.

— C’est une excellente idée, déclara Jean LeClerc. Les médias vous appellent la « mystérieuse cosmonaute » ou la « princesse de glace ». Révélez au monde ce que vous m’avez permis de découvrir ce soir, apprenez-lui que vous êtes avant tout une femme.

Pourquoi pas ? décida-t-elle en restant sourde aux messages de prudence de son subconscient. Si je lui accorde une interview ici même, papa et Geneviève ne seront pas importunés.

Ils se dirigeaient vers le studio improvisé de l’autre côté du portique quand Nicole vit Shigeru Takagishi à l’extrémité opposée de la salle. Il discutait avec trois hommes d’affaires japonais, adossé à une colonne.

— Une minute, dit-elle à ses compagnons. Je reviens tout de suite.

Elle alla le rejoindre et lui dit :

— Tanoshii shin-nen, Takagishi-san.

Le scientifique se tourna vers elle, visiblement surpris. Il sourit en la reconnaissant et la présenta à ses compatriotes qui s’inclinèrent avec déférence.

— O genski desu ka ? s’enquit-il.

— Okagesama de, lui répondit Nicole avant de se pencher vers son oreille pour murmurer : Je ne dispose que d’une minute. Je voulais simplement vous informer qu’après étude de vos antécédents j’ai décidé de ne rien dire au comité médical.

Il n’eût pas été plus heureux si elle lui avait annoncé que sa femme venait de mettre au monde un beau bébé. Il allait pour la remercier mais se souvint qu’ils n’étaient pas seuls.

— Domo arrigato gozaimas, se contenta-t-il de dire en laissant à ses yeux le soin d’exprimer sa gratitude.

Nicole se sentait d’humeur joyeuse, quand elle entra en valsant dans le studio entre Francesca et Jean. Elle prit volontiers la pose pour les photographes pendant que la signora Sabatini s’assurait que tout était prêt pour l’interview. Elle but du champagne-cassis en discutant avec Jean puis alla s’asseoir sous les feux des projecteurs, à côté de la journaliste. C’est la joie d’avoir pu tirer ce petit homme d’embarras, se dit-elle en pensant à Takagishi.

La première question fut innocente. Francesca voulait savoir si elle se sentait fiévreuse à la perspective de ce qui l’attendait.

— Naturellement.

Elle décrivit de façon imagée les exercices d’entraînement qu’effectuaient les cosmonautes en attendant de se porter au-devant de Rama II. L’interview se déroulait en anglais et suivait un ordre logique. Francesca lui demanda d’expliquer quel serait son rôle, ce qu’elle espérait découvrir (« Je ne sais pas, mais je suis convaincue que ce sera passionnant ! »), et pourquoi elle était entrée à l’Académie de l’espace. Cinq minutes plus tard Nicole se sentait à son aise. Les deux femmes semblaient avoir trouvé un rythme complémentaire.

Puis la journaliste italienne lui posa trois questions d’ordre privé. Elle l’interrogea sur son père, sur sa mère et la tribu ivoirienne des Sénoufos, et finalement sur Geneviève.

— Il suffit de regarder une photographie d’elle pour constater que son teint est plus pâle que le vôtre, déclara Francesca sans changer de ton ni de manières. On peut en déduire que son père est un Blanc. Qui est-ce ?

Le cœur de Nicole s’emballa. Puis le temps parut se figer. Une onde d’émotion la submergea et sa gorge se serra. L’image d’un grand miroir où se reflétaient deux corps enlacés jaillit dans son esprit et lui coupa le souffle. Elle regarda ses pieds et essaya de réagir.

Imbécile, se reprocha-t-elle en luttant pour endiguer une onde de colère, de souffrance et d’amour qui venait de la cingler comme une lame de fond, tu aurais dû te méfier. Elle retint ses larmes et leva les yeux vers les projecteurs et Francesca. Sur la robe de la femme les sequins d’or dessinaient à présent un motif. On y voyait une tête, la face d’un gros félin aux yeux luisants et aux crocs dénudés.

Après ce qui parut durer une éternité, elle réussit à se reprendre et foudroya la journaliste du regard.