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— Non voglio parlare di questo, dit-elle posément en italien. Abbiamo terminato quest’intervista.

Elle se leva, remarqua qu’elle tremblait et se rassit. Les caméras enregistraient toujours la scène. Elle respira à pleins poumons puis se leva et sortit du studio improvisé.

Elle voulait s’enfuir en courant, gagner un refuge où elle serait seule. Mais c’était impossible. Jean lui saisit le bras.

— Quelle salope ! déclara-t-il en désignant Francesca d’un doigt accusateur.

Des gens l’entouraient. Tous parlaient en même temps. Les voir et les entendre distinctement s’avérait difficile, dans cette confusion.

Il y avait une mélodie vaguement familière. Un long moment lui fut nécessaire pour la reconnaître. Jean la tenait par les épaules et chantait, accompagné par une vingtaine d’invités regroupés autour d’eux. Nicole ouvrit la bouche et feignit de se joindre à eux pour le dernier couplet. Elle se sentit défaillir. Une bouche moite se colla à la sienne et une langue tenta de se glisser entre ses lèvres. Jean l’embrassait avec passion devant des photographes qui mitraillaient la scène. Le bruit l’assourdissait. Elle avait des vertiges et se sentait sur le point de s’évanouir. Elle lutta et se dégagea de l’étreinte de l’homme.

Elle recula en titubant et heurta Reggie Wilson qui la repoussa avec colère pour se diriger rapidement vers un homme et une femme qui échangeaient un baiser plein de fougue sous les flashes. Nicole le suivit des yeux avec indifférence, comme si elle voyait cela au cinéma, ou dans un rêve. Reggie sépara le couple et leva le poing pour frapper l’autre homme. Francesca Sabatini saisit son poignet pendant que David Brown reculait.

— Ne t’approche plus d’elle, salopard ! cria Reggie en menaçant son compatriote. Ne va pas t’imaginer que je n’ai rien compris.

Nicole ne pouvait en croire ses yeux. C’était inimaginable. Des gardes envahirent la pièce et rétablirent l’ordre. À sa sortie du studio elle passa près d’Elaine Brown, adossée à une colonne du portique, seule. Nicole avait rencontré et apprécié cette femme lorsqu’elle était allée à Dallas pour discuter des allergies de David Brown avec leur médecin de famille. Mais Elaine avait bu et ne semblait pas souhaiter entamer une conversation.

— Salopard, marmonnait-elle. Je n’aurais jamais dû te communiquer les résultats avant la publication de mes travaux. Tout aurait été bien différent.

* * *

Nicole s’éclipsa et chercha un moyen de transport pour regagner Rome. Elle n’en crut pas ses yeux quand Francesca proposa de l’escorter jusqu’à la limousine, comme si rien ne s’était passé. Elle refusa sèchement et sortit seule.

La neige se mit à tomber pendant le trajet. Nicole concentra son attention sur les flocons et put finalement clarifier ses pensées et dresser un bilan de la soirée. Une chose était certaine, les truffes de Francesca ne contenaient pas que du chocolat. Elle n’avait encore jamais perdu ainsi le contrôle de ses émotions. Peut-être en a-t-elle offerte une à Wilson, ce qui expliquerait son éclat. Mais pourquoi ? Que veut-elle obtenir ?

Elle était de retour à son hôtel et s’apprêtait à éteindre la chambre pour se coucher quand on frappa discrètement à la porte. Elle se figea et tendit l’oreille mais n’entendit plus rien. Elle venait de conclure que son ouïe lui jouait des tours quand les coups recommencèrent. Elle enfila sa robe de chambre et se dirigea prudemment vers le couloir.

— Qui est là ? Identifiez-vous.

Un bout de papier plié en quatre fut glissé sous le battant. Toujours méfiante et effrayée, Nicole le ramassa et le déplia. Dans l’écriture de la tribu de sa mère elle lut ces mots : Ronata. Omeh. Ici. Ronata était son nom, pour les Sénoufos.

À la fois inquiète et heureuse, elle ouvrit au visiteur sans seulement vérifier sur le moniteur. À trois mètres du seuil se dressait un vieillard au visage ridé peint de bandes vertes et blanches verticales. Il portait un costume tribal vert vif, une sorte de robe ornée de tortillons et de lignes dorées sans signification apparente.

Elle crut que son cœur allait bondir hors de sa poitrine.

— Omeh ! s’exclama-t-elle. Que fais-tu ici ?

Elle avait parlé en sénoufo. Le vieux Noir ne dit rien. Il tenait dans sa main droite une pierre et une petite fiole. Quelques secondes plus tard il s’avança dans la pièce. Nicole recula. Il la fixait toujours. Lorsqu’ils furent au milieu de la chambre, à moins d’un mètre l’un de l’autre, le vieillard leva les yeux vers le plafond et se mit à psalmodier un chant rituel, une bénédiction et une invocation que les chamans récitaient depuis des temps immémoriaux pour éloigner les mauvais esprits.

À la fin de son incantation, le vieil Omeh regarda à nouveau son arrière-petite-fille et lui dit lentement :

— Ronata. Omeh pressent un grave danger. Il est écrit dans les chroniques de la tribu que l’homme de trois siècles chassera les démons qui menaceront la femme sans compagnon. Mais Omeh ne peut protéger Ronata loin du royaume de Minowe. Tiens, fit-il en plaçant dans la main de Nicole le caillou et la fiole. Ronata ne doit jamais s’en séparer.

Elle examina la pierre : un galet ovoïde, d’un blanc crémeux strié de lignes sinusoïdales brunes. Elle s’intéressa à la minuscule bouteille verte, pas plus grosse qu’un flacon de parfum.

— L’eau du lac de la Sagesse peut aider Ronata, ajouta Omeh. Ronata saura quand le moment de la boire sera venu.

Il inclina la tête en arrière et répéta sa mélopée, les yeux clos. Déconcertée, Nicole restait figée, avec la pierre et la fiole dans sa main. Quand Omeh eut terminé, il cria trois mots dont elle ne put saisir le sens puis se détourna brusquement et regagna la porte restée ouverte. Toujours sous le coup de la surprise, Nicole perdit quelques instants avant de courir jusqu’au corridor. Lorsqu’elle atteignit le seuil de la pièce, son arrière-grand-père disparaissait dans la cabine de l’ascenseur.

14. ADIEU, HENRY

Nicole et Geneviève gravissaient bras dessus, bras dessous, la pente enneigée.

— Tu as vu la tête de cet Américain, quand je lui ai dit qui tu étais ? demanda Geneviève en riant.

Nicole changea ses skis et ses bâtons d’épaule. Elles approchaient de leur hôtel.

— Guten Abend, les salua un vieillard qui ressemblait au Père Noël.

— Je préférerais que tu ne le clames pas sur tous les toits, déclara Nicole sans pour autant adresser des reproches à sa fille. Conserver son incognito a ses avantages.

Elles allèrent ranger leur matériel dans un des placards de la petite remise de l’hôtel, changèrent de chaussures, ressortirent et s’arrêtèrent pour baisser les yeux sur le village de Davos dans la clarté mourante du jour.

— Tu sais, pendant que nous descendions cette piste noire je ne pouvais croire que dans deux semaines je serais là-haut, dit Nicole en désignant le ciel. En route vers un mystérieux vaisseau extraterrestre. L’esprit ne peut accepter ce qui le dépasse.

— Ce n’est peut-être qu’un rêve.

Nicole sourit. Quand elle se sentait déprimée, elle pouvait toujours compter sur sa fille pour lui remonter le moral. Ils dépendaient les uns des autres, à Beauvois, et elle refusait de penser aux conséquences qu’aurait cette séparation sur leur entente harmonieuse.

— Que je doive m’absenter si longtemps ne t’ennuie pas ? demanda-t-elle à Geneviève.

Elles entrèrent dans le hall de l’hôtel. Une douzaine de clients étaient assis autour du feu qui grondait au centre de la salle. Un serveur discret et efficace servait des boissons chaudes. Il n’y avait pas un seul robot, au Morosani, pas même pour le service des chambres.