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Elle réfléchit un moment.

— Ce n’est pas une mauvaise idée. Nos nerfs ont été mis à rude épreuve… mais à quoi pensez-vous, plus exactement ?

— Un dîner dans le centre de contrôle, avec un peu de vin et de vodka, peut-être même quelques distractions.

Il sourit et la prit par l’épaule.

— C’est l’avis de la professionnelle que je sollicite, celui de l’officier des Sciences de la vie.

Elle rit.

— Cela va de soi, général. Si vous pensez que l’équipage a besoin de se distraire, c’est avec plaisir que je soutiendrai cette proposition…

Nicole termina son rapport et le transmit à l’ordinateur de Borzov, à bord du vaisseau militaire. Elle avait choisi ses mots avec soin et attribué le problème à un « conflit de personnalités » et non à un comportement pathologique. Pour elle, l’agressivité de Wilson et de Brown était due à une cause vieille comme le monde : la jalousie, le monstre aux yeux verts dont avait parlé Iago.

Elle était convaincue qu’il fallait impérativement empêcher ces deux hommes de rester côte à côte au cours de leurs sorties dans Rama. Elle se reprochait de ne pas en avoir parlé la première à Borzov. Elle devait se préoccuper de leur santé mentale autant que physique mais refusait de tenir un rôle de psychiatre. Parce que de telles analyses ne sont pas objectives, pensa-t-elle. Nous ne disposons d’aucun appareil qui permette de mesurer la folie.

Elle descendit la coursive des quartiers en prenant soin de garder en permanence un pied au contact du sol. Elle avait une telle habitude de l’apesanteur que se comporter ainsi était pour elle une seconde nature. Elle se félicitait que les techniciens aient accordé tant d’efforts à rendre leur vie dans l’espace plus proche de celle qu’ils menaient sur Terre. Cela simplifiait leur existence et leur permettait de concentrer leur attention sur des tâches plus importantes.

Sa cabine se trouvait à l’extrémité du passage. Tous disposaient d’un logement individuel (le fruit de vives discussions avec les ingénieurs obsédés par le besoin d’économiser de l’espace) mais ces pièces étaient exiguës. On en dénombrait huit dans l’appareil des scientifiques, le plus gros des deux, et quatre seulement dans celui des militaires. Les deux vaisseaux étaient dotés d’un gymnase et de « salons » où les cosmonautes bénéficiaient de meubles plus confortables et de quelques distractions.

Nicole passait devant la cabine de Janos Tabori quand elle l’entendit rire. Sa porte était ouverte. Il ne la fermait jamais.

— Avez-vous cru que je sacrifierais les fous et laisserais vos cavaliers maîtres du centre de l’échiquier ? disait-il. Allons, Shig, je ne suis pas expert mais je tire des leçons de mes erreurs. Vous m’avez fait tomber dans ce piège, il y a quelques jours.

Chaque « soir » (ils divisaient leur existence en périodes de vingt-quatre heures basées sur l’heure G.M.T.), Tabori et Takagishi s’affrontaient aux échecs avant de se coucher. Le Japonais était très fort mais avait bon cœur et souhaitait encourager Tabori. Après un départ foudroyant il laissait son adversaire éroder son avantage.

Nicole s’avança et se pencha dans l’entrebâillement de la porte.

— Entrez, ma belle, lui dit Janos en souriant. Venez assister à l’écrasante défaite du représentant asiatique dans le cadre de cette épreuve pseudo-cérébrale.

Elle allait expliquer qu’elle voulait aller au gymnase quand une étrange créature de la taille d’un gros rat passa entre ses jambes et se précipita dans la cabine. Nicole sauta en arrière pendant que le jouet, si c’en était un, se dirigeait vers les deux hommes en chantant :

Le merle à la robe noire Et au bec orangé qui tire sur le roux, La grive musicienne, qui sait chanter si juste, Le roitelet paré de minuscules plumes-Nicole s’agenouilla pour étudier l’intrus. Il possédait le corps d’un homme et la tête d’un âne. Tabori et Takagishi interrompirent leur partie et rirent de la voir déconcertée à ce point.

— Allons, dites-lui que vous en êtes amoureuse, suggéra Janos. N’est-ce pas ce que ferait la reine des fées Titania ?

Elle haussa les épaules. Le robot miniature s’était tu. Janos insista et elle marmonna à la créature haute de vingt centimètres :

— Je t’aime.

Le Bottom miniature se tourna vers elle.

— Il me semble, madame, que vous avez bien peu de raison. Mais il est vrai que raison et amour ne vont que rarement de pair, de nos jours.

Nicole était sidérée. Elle se pencha pour prendre le petit personnage dans sa main mais se ravisa en entendant une autre voix déclamer :

— Seigneur, que ces mortels sont donc insensés ! Où est ce paillasse que j’ai changé en âne ? Bottom, où es-tu ?

Un second robot miniature, celui-ci vêtu en elfe, sauta dans la pièce. Quand il vit Nicole il quitta le sol pour voleter devant elle, maintenu dans les airs par les battements frénétiques de ses petites ailes.

— Je suis Puck, le génie. Et toi, qui es-tu ? C’est la première fois que je te vois.

La chose descendit se poser sur le sol, sans rien ajouter.

— Que diable…

— Chut… murmura Janos.

Il leva son index à ses lèvres puis désigna Puck. Bottom dormait dans l’angle de la cabine, près du lit. Puck le vit et le saupoudra d’une fine poudre scintillante prélevée dans sa bourse. Sous les yeux des trois humains, la tête de Bottom se métamorphosa. Nicole savait que de petites pièces de plastique et de métal s’ordonnaient simplement de façon différente à l’intérieur de sa tête, mais le spectacle était impressionnant. Puck détala à l’instant où Bottom s’éveillait avec une tête normale et disait :

— J’ai eu une vision extraordinaire. J’ai fait un songe et essayer de l’interpréter dépasserait les possibilités d’un homme. Il faudrait être un âne, pour tenter de le narrer.

— Bravo ! Bravo ! s’exclama Janos quand la créature se tut.

— Omedeto, surenchérit Takagishi.

Nicole s’assit dans le seul siège inoccupé et regarda ses compagnons.

— Quand je pense que je viens d’affirmer au commandant que vous étiez sains d’esprit, fit-elle en secouant la tête. L’un de vous aura-t-il l’amabilité de m’apprendre de quoi il retourne ?

— Wakefield est un génie, expliqua Janos. Mais contrairement à la plupart de ses semblables il sait aussi se servir de ses mains. C’est en outre un fervent admirateur de Shakespeare et il a créé toute une famille de ces petits personnages, même si seul Puck peut voler et Bottom changer d’aspect.

— Puck ne vole pas, précisa Richard Wakefield en entrant dans la pièce. Il se contente de voleter, pendant très peu de temps. Il m’arrive parfois de distraire ainsi nos amis.

— Un soir, je venais de m’avouer vaincu quand nous avons entendu un fracas dans la coursive, précisa Janos. Un instant plus tard Tybalt et Mercutio entraient dans la cabine en jurant et en croisant le fer.

— C’est un de vos passe-temps ? demanda finalement Nicole.

— Madame, intervint Janos avant que Wakefield ne pût répondre, ne confondez jamais, je dis bien jamais, passion et simple passe-temps. Notre estimable collègue japonais ne joue pas aux échecs pour se distraire. Et ce jeune homme originaire de Stratford-on-Avon, la ville du grand poète, ne crée pas de telles créatures pour combattre l’ennui.

Elle regarda Richard et essaya de se faire une idée de l’énergie et du travail nécessaires pour mettre au point et fabriquer des robots aussi perfectionnés. Sans parler du talent ni, bien sûr, de la passion.