— Très impressionnant, commenta-t-elle. Wakefield répondit au compliment par un sourire.
Nicole les pria de l’excuser. Puck la contourna et alla se dresser sur le seuil de la pièce.
Si nous, modestes ombres, nous vous avons déplu, Dites-vous, et l’offense pourra être oubliée, Que c’est en songe que vous vous en êtes allés En ce lieu où de telles visions sont apparues.
Ce fut en riant qu’elle enjamba les esprits et salua ses amis d’un geste de la main.
Nicole resta dans le gymnase plus longtemps que prévu. D’ordinaire, une demi-heure de pédalage ou de course en surplace suffisaient à réduire sa tension et à préparer son corps au sommeil. Mais ils atteignaient le but de leur mission et elle dut ce soir-là fournir un effort plus prolongé pour vider son esprit. Une partie de sa nervosité tirait ses origines de son rapport sur Wilson et sur Brown.
N’ai-je pas pris une décision hâtive ? se demanda-t-elle. N’ai-je pas laissé Borzov m’influencer ? Elle était fière de sa conscience professionnelle et avait pour principe de s’accorder un temps de réflexion avant tout acte important. Elle finit par se convaincre du bien-fondé de cette mesure et se jugea assez lasse pour trouver le sommeil.
Quand elle revint dans la section commune seule la coursive était encore éclairée. Elle obliqua vers sa cabine et regarda le réduit où étaient stockés les produits pharmaceutiques. C’est bizarre, se dit-elle en scrutant la pénombre, je ne l’ai pas fermé.
Elle traversa le salon. La porte était effectivement entrouverte. Elle avait pressé la touche de verrouillage automatique et commencé à repousser le panneau quand elle entendit un bruit, se pencha et fit la lumière. Elle surprit Francesca Sabatini assise devant l’ordinateur. Des informations apparaissaient sur le moniteur et elle tenait une petite bouteille.
— Oh ! Salut, Nicole, dit l’Italienne avec désinvolture. Comme s’il était normal de rester dans l’obscurité à l’intérieur de la pharmacie. Nicole s’avança vers le moniteur.
— Que faites-vous ici ?
Elle lut ce qui apparaissait sur l’écran. Les codes lui indiquaient que Francesca avait consulté la liste des moyens de contraception disponibles.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Elle bouillait de colère. Seul l’officier des Sciences de la vie était autorisé à entrer dans ce réduit.
Le mutisme de Francesca changea son irritation en colère.
— Et comment avez-vous pénétré ici ?
Les deux femmes étaient très proches. Nicole se pencha et saisit le flacon. Pendant qu’elle lisait l’étiquette et obtenait la confirmation que ce produit était utilisé pour les I.V.G., la journaliste passa devant elle. Nicole la rattrapa dans le salon.
— J’exige des explications !
— Rendez-moi ceci, s’il vous plaît.
— Impossible, c’est trop dangereux. Il peut y avoir des effets secondaires. Qu’espériez-vous ? Le subtiliser sans que je m’en rende compte ? J’aurais tout découvert au premier inventaire.
Elles se foudroyèrent du regard.
— Écoutez, Nicole, dit Francesca en réussissant à sourire. C’est pourtant très simple. Je viens de découvrir que je suis enceinte. Je veux avorter. C’est une affaire personnelle, ne vous en mêlez pas.
— Si vous attendiez un enfant, les sondes biométriques me l’auraient révélé.
— De quatre ou cinq jours seulement. Mais je ressens déjà des modifications dans mon métabolisme et la période correspond.
— Vous connaissez les règles à suivre, en pareil cas. Tout aurait été plus simple si vous étiez venue me voir. J’aurais respecté votre désir de discrétion. Mais vous me posez à présent un problème…
— Vous pouvez garder vos beaux discours sur les règlements, l’interrompit sèchement Francesca. Je me fiche de ces foutues procédures bureaucratiques. Un type m’a fait un gosse dont je veux me débarrasser. Allez-vous m’aider ou dois-je chercher un autre moyen de régler la question ?
Nicole ne put contenir plus longtemps sa colère.
— Les bras m’en tombent. Vous ne pensez tout de même pas que je vais fermer les yeux et vous laisser vous débrouiller toute seule, sans aucune surveillance médicale ? Si vous ne faites aucun cas de votre vie et de votre santé, je dois m’en préoccuper. J’ai l’obligation de vous examiner, d’étudier vos antécédents et de déterminer l’âge de l’embryon avant d’envisager de vous prescrire quoi que ce soit. Il faut en outre que je vous rappelle les conséquences tant morales que psychologiques qu’un tel acte… Francesca éclata de rire.
— Épargnez-moi votre baratin. Ce n’est pas en fonction de votre morale bourgeoise que je porte un jugement sur mes actions. Vous avez élevé une enfant qui n’avait pas de père, et cela force mon admiration, mais mon cas est bien différent. Le salopard qui m’a mise enceinte a cessé de prendre la pilule parce qu’il s’imaginait que mon amour pour lui en serait ravivé. Il s’est trompé. Je ne veux pas du bébé. Maintenant, s’il faut être plus explicite…
— Ça suffit, l’interrompit Nicole dont la moue traduisait un profond dégoût. Les détails de votre vie privée ne m’intéressent pas. Je dois simplement décider ce qui est préférable, tant pour vous que pour la réussite de notre mission. Il me faut pour cela procéder à un examen et faire les clichés pelviens habituels. En cas de refus, je n’autoriserai pas cet avortement et je devrai rédiger un rapport circonstancié…
Francesca rit à nouveau.
— Les menaces sont superflues. Je ne suis pas stupide. Si fourrer votre matériel entre mes jambes peut vous soulager, ne vous gênez pas. Mais finissons-en tout de suite. Je tiens à être débarrassée de ce bébé avant la première sortie.
Elles n’échangèrent qu’une douzaine de paroles au cours de l’heure suivante. Une fois dans l’infirmerie du bord Nicole utilisa ses appareils pour vérifier la présence et la taille de l’embryon. Elle s’assura également que Francesca supporterait le produit abortif. Le fœtus avait cinq jours. Qui serais-tu devenu ? pensa Nicole en regardant sur le moniteur l’image du petit sac enchâssé dans les parois de l’utérus. Même le microscope de la sonde ne pouvait révéler que cet ensemble de cellules était vivant. Mais tu l’es. Et l’avenir que tu aurais pu avoir était déjà en partie programmé par tes gènes.
Nicole demanda à l’imprimante une liste des effets de ce médicament. Le fœtus serait expulsé dans les vingt-quatre heures. Il y aurait peut-être de légères contractions lors des menstrues qui s’ensuivraient.
Francesca but le produit sans hésiter. Pendant que sa patiente remettait ses vêtements, Nicole se rappela l’instant où elle avait pour la première fois suspecté qu’elle était enceinte. Je n’ai jamais envisagé d’avoir recours à une telle solution… et pas seulement parce que le père était un prince. Non. C’était une question de responsabilité. Et d’amour.
— Je sais à quoi vous pensez, lui dit Francesca qui s’apprêtait à la laisser. Mais ne perdez pas votre temps. Vous avez déjà bien assez de problèmes.
Nicole s’abstint de tout commentaire.
— Demain, j’en serai débarrassée, ajouta froidement la journaliste dont le regard ne traduisait que de la lassitude et de la colère. C’est une excellente chose. Il n’y a déjà que trop de métis sur la Terre.
Elle sortit, sans attendre de voir quelle serait la réaction de Nicole.
16. RAMA, RAMA, À LA ROBE DE FEU…